Un étranger reste un étranger, par Dominique Dhombres



onsieur Joseph avait tout fait pour être comme les autres, pour se fondre dans le décor, en quelque sorte. Il avait abandonné depuis longtemps le prénom de "Youssef", qu'il tenait de son père, jadis maréchal ferrant à Tizi Ouzou, en Algérie. Il mangeait du porc, buvait du vin et allait chaque matin prendre son café avec les habitués, sur la place du Vieux-Marché, dans une petite ville du Nord, où il avait ouvert un commerce de livres anciens. Lors de l'indépendance de l'Algérie, il avait délibérément choisi le pays de sa mère, la France, et se rassurait lorsqu'on le saluait dans la rue. Ces petits signes de reconnaissance étaient très importants pour lui, comme la preuve d'une intégration réussie. "Je suis le doyen de la place du Vieux-Marché. Je vais bientôt fêter mes quarante-cinq ans de présence ici. On peut dire que je suis des vôtres", écrit-il au commissaire de police. En fait, non. Le film d'Olivier Langlois, "Monsieur Joseph", diffusé mercredi 19 septembre sur France 2, est l'histoire de cette désillusion. Il suffit que la femme de Monsieur Joseph disparaisse mystérieusement pour que tous ces liens, tissés depuis des décennies, se défassent en quelques jours. Le café où il avait ses habitudes lui est désormais fermé, les conversations s'arrêtent dès qu'il arrive, il est redevenu un étranger.



Une jeune femme qui travaillait sur la place du Vieux-Marché a été retrouvée noyée dans le canal quatre ans plus tôt. Monsieur Joseph avait déjà été interrogé à l'époque. La rumeur enfle. Et si le libraire était l'assassin ? "C'est qui la prochaine ?",écrit une main anonyme sur la devanture de sa boutique. Le commissaire de police ne croit pas à la culpabilité du libraire, mais la petite ville, si. C'était bien la peine de se donner tant de mal pour se faire accepter ! Monsieur Joseph avait absolument tenu à se marier à l'église, trois ans plus tôt, avec Tina, qui avait la moitié de son âge. Pourquoi à l'église ? "C'est la religion de ma future femme, et ici tout le monde se marie à l'église. Je ne demande qu'à appartenir pleinement à cette communauté et à ce pays, à cette petite ville qui m'a accueilli", répond-il au curé. Il se fera donc baptiser. Daniel Prévost est très convaincant dans ce personnage qui cherche à tout prix à être comme tout le monde et finit par douter de son identité. Georges Simenon avait écrit en 1956 Le Petit Homme d'Arkhangelsk, qui mettait en scène un juif russe installé dans le Berry. Youssef Hamadi remplace Jonas Milk, mais l'atmosphère est bien celle de Simenon. Dans la petite ville de province où le libraire a cru faire sa place, un étranger reste un étranger, quoi qu'il arrive. Et, comme chez Simenon, le seul qui lui témoigne un peu de chaleur humaine est le commissaire.


Dominique Dhombres

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