Assumer son choix

JE NE SAIS PAS encore où j’en suis. Rien ne presse: nous avons dix semaines pour prendre position. Mais je sais que, dimanche dernier, pour apprécier la prestation de Ségolène Royal, et comme bien d’autres, je revenais de loin. Sans doute avais-je été d’abord passionné par le phénomène stupéfiant que représentait l’émergence d’une candidate qui ne paraissait réunir aucune des conditions indispensables au rôle qu’elle convoitait et dont l’ascension semblait ne relever au mieux que du monde du spectacle, au pire d’une illusion populiste. Et pour tout dire, les deux dernières semaines, j’étais de plus en pus attentif aux allergies que Ségolène Royal suscitait dans quelques cercles proches de nous. Pour certains, il y avait –il y a encore ici et là– l’idée d’un recours à François Bayrou. Mais la question demeurait de savoir s’il fallait vraiment être encore de gauche quoi qu’il arrive ("malgré elle, malgré nous") simplement parce que c’est une patrie que l’on ne doit pas déserter. Bref, je commençais à trouver qu’il ne suffisait pas, pour redonner une authenticité moderne à la gauche, d’être une femme et d’être belle.

Reste que, dimanche dernier, j’ai eu le sentiment d’assister au spectacle d’une femme qui avait quelque chose à dire et qui le disait bien. Dans le rôle où elle avait eu l’audace de se hisser et où elle avait eu le talent de s’imposer, Ségolène Royal était tout simplement en état de grâce. Une lumineuse sérénité, une confiance tranquille en elle-même, une vraie capacité d’émouvoir lorsqu’elle évoque la détresse de la jeunesse mais aussi ses devoirs, la misère des enfants mais aussi la responsabilité des parents, et les violences faite aux femmes. En tout cas, sur tous ces thèmes, elle s’est imposée comme une femme de conviction. On ne s’y attendait plus. Je ne m’y attendais pas. Alors, sans prévoir ce que je penserai demain, je veux dire aujourd’hui combien j’ai apprécié ce commencement de réconfort que, pendant deux belles heures, Ségolène Royal a enfin procuré à ceux des Français qui ne demandent qu’à demeurer fidèles à la gauche.

On dit volontiers, maintenant, et à juste titre, que l’essentiel reste à faire, qu’elle a simplement réussi son premier examen et qu’on l’attend sur les problèmes qu’elle a elle-même recensés. "Comment augmenter les bas salaires si les entreprises ferment ? Comment augmenter les petites retraites si les déficits se creusent ? Comment augmenter l’effort pour l’éducation et la santé lorsque la dette explose ?" J’ajouterai une question essentielle concernant l’Europe. Et mille autres choses qui, d’ailleurs, pourraient se résumer à la question de savoir si elle a vraiment choisi de respecter ou de modifier ce que l’on appelle le "modèle français" et qui concerne, en somme, le degré d’intervention de l’Etat dans la société et, en France, le degré de résistance aux revendications corporatistes. Ce n’était sans doute pas le thème le plus opportun pour séduire la gauche de la gauche.

Mais n’oublions pas que certains commençaient à parler de Ségolène Royal au passé. Qu’au moindre dérapage, on entendait dire avec jubilation que l’on s’y attendait et qu’une crise allait sans doute éclater au sein de l’appareil du Parti socialiste. Non seulement il n’en a rien été mais, grâce à elle, il redevient légitime d’affirmer son appartenance à la gauche. La déception qu’on l’accusait d’avoir causée était en passe de justifier la tentation de certains intellectuels qui s’étaient dits de gauche de se tourner vers la droite. Mais voilà : désormais, cette tentation n’a plus d’alibi et ceux qui y cèdent doivent assumer leur choix. En tout cas, Ségolène Royal a fait voler en éclats, dimanche dernier, les reproches formulés par certains intellectuels sur sa compétence en matière de défense de l’environnement, de la langue française, de l’école et des droits de l’homme en Russie et en Chine. Un "intello" de bonne foi comme Alain Finkielkraut devrait ici rendre les armes. Je ne trouve nullement déshonorant que des intellectuels de gauche décident de voter pour un candidat de la droite républicaine. Mais désormais, on aura le droit de trouver peu sérieuses, sinon suspectes, les raisons qu’ils invoquent pour le faire.

Cela dit, les véritables opposants à la gauche en général et à Ségolène Royal en particulier ne sont pas ceux dont on parle le plus. Les intellectuels qui interviennent dans les revues de référence et qui participent aux émissions d’information de France-Culture se veulent en général des disciples de Tocqueville et de Raymond Aron, obsédés par le désir d’opposer la liberté à l’égalité. Ils posent la question que je posais moi-même, d’ailleurs, la semaine dernière, de savoir en quoi Ségolène Royal infléchit le modèle français. Sur ce point, la candidate socialiste déclare défendre "la dignité du travail" ("Je réhabiliterai la valeur travail"), soutenir "l’effort des entreprises innovantes et créatrices d’emplois" et s’engager à "réconcilier les Français avec l’entreprise pour sortir la France des déficits et accomplir les progrès sociaux dont nous avons besoin."

C’est appréciable. Ce n’est ni assez précis, cependant, ni suffisant pour définir une nouvelle politique et pour moderniser le socialisme. Chacun, bien sûr, dans les instances de décision en France, en Europe et dans le monde, attend les propositions que Ségolène Royal ne pourra manquer de faire sur le financement des solutions qu’elle propose. Le débat sur la dette et les déficits publics va dominer la campagne. Et l’on ne peut pas dire que, sur ces problèmes, les intellectuels soient les plus compétents.

Peut-être, du moins pour le moment, son audace la plus grande est-elle à découvrir dans les projets de décentralisation totale qu’elle préconise. "Ensemble, nous allons donner un coup de jeune à cet Etat colbertiste, jacobin, centralisé à l’excès, croulant sous le poids des ans, des bureaucraties inutiles et des réglementations trop complexes."

Mais à la fin des fins, quel que soit l’angle adopté, la vérité est que, sur la politique internationale et notamment sur les rapports de la France avec les Etats-Unis, la gauche, en approuvant le gaullisme de Chirac, a heurté de plein fouet un certain nombre d’intellectuels, désormais heureux de trouver en Nicolas Sarkozy leur bien atlantiste salut. Et c’est paradoxalement sur le respect de ce gaullisme-là que Ségolène Royal, à la tête de la gauche, doit désormais faire ses preuves.

Jean Daniel

(lle NouvelObs 14 février 2007)
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