Ce que Ségolène Royal nous apprend, par Jérôme Jaffré

LE MONDE | 28.02.06 |

En quelques mois, Ségolène Royal a capté l'espérance du peuple de gauche. Elle est parvenue à remplir le vide de leadership laissé depuis 2002 par "le coup de tonnerre" de l'élimination de Lionel Jospin et son retrait de la vie politique. Il est évidemment trop tôt pour savoir si le phénomène perdurera et fera d'elle la candidate des socialistes en novembre. Mais d'ores et déjà - au-delà des propos convenus sur la place des femmes en politique - il nous apprend beaucoup sur les espoirs des Français de lever en 2007 les blocages de la politique.

Le dépit affiché par les ténors socialistes de voir émerger une postulante qu'ils jugent illégitime dit leur surprise de voir battues en brèche les règles classiques de la présidentiabilité. Mais l'instauration du quinquennat, les présidences ratées de Jacques Chirac et les exemples étrangers de réussite de leaders pourtant jugés avant leur élection d'être des "sans-expérience" bouleversent la notion traditionnelle de présidentiable.
Il n'est plus obligatoire d'avoir été, par exemple, premier ministre, ministre des finances, président de l'Assemblée nationale, chef de parti ou tout cela à la fois pour exiger l'aval de sa candidature et considérer, comme Laurent Fabius, que "c'est son tour". Le temps du président oint du Seigneur est sans doute révolu, où pour être candidat il fallait, comme le disait modestement de lui-même François Mitterrand en 1980, "appartenir au paysage politique de la France". La candidature présidentielle repose davantage sur une alchimie entre l'envie des Français de vous entendre et la force des propos qu'on est en mesure de leur tenir. On peut aussi penser que la percée de Mme Royal répond à une certaine réticence devant le schéma institutionnel de Nicolas Sarkozy, qui a paru proposer d'ajouter aux pouvoirs déjà si grands du président l'essentiel de la fonction de premier ministre.
Un type de présidence sachant limiter ses pouvoirs, acceptant de les partager ou de les contrebalancer, que paraît vouloir la députée des Deux-Sèvres, semble préférable à une présidence assoiffée de pouvoirs. Il devrait y avoir là matière à réflexion pour M. Sarkozy.
En deuxième lieu, le soutien à Mme Royal se construit contre l'enfermement partisan dans lequel le Parti socialiste, avec ses jeux de courants, donne l'impression de se complaire. Dans l'idéal, les électeurs voudraient des candidats issus des partis, mais libres par rapport à eux.
Au-delà, l'opposition entre la logique d'opinion et la logique d'appareil est un grand classique des batailles présidentielles du Parti socialiste, si l'on se souvient de la tentative de candidature de Michel Rocard en 1981 et du tour de piste de Jacques Delors en 1994. Des précédents qui n'annoncent rien de bon pour la députée des Deux-Sèvres ! Mais, à la différence de M. Delors, elle possède l'expérience des campagnes électorales nécessaire à la volonté de mener bataille. Et, à la différence de M. Rocard, elle ne trouve pas face à elle de rival du niveau de François Mitterrand, qui, pour bloquer le député des Yvelines, occupait de surcroît la fonction de chef du parti.
Mais, pour l'opinion publique, le refus de l' enfermement partisan consiste aussi à demander à la classe politique de se remettre davantage en question. L'un des principaux reproches adressés au PS est de n'avoir jamais tiré vraiment les leçons de l'échec de 2002 faute de remettre en cause le bilan du gouvernement Jospin. En dénonçant l'arrogance comme raison de l'échec de la candidature de Paris aux Jeux olympiques, Ségolène Royal fait mouche bien au-delà. Aujourd'hui, les Français attendent certes de M. Jospin qu'il s'explique sur les motifs qui le conduiraient à revenir sur sa décision de quitter la vie politique, mais davantage encore qu'il montre qu'il a compris pour quelles raisons il ne s'est trouvé que 13 % des ouvriers et des employés pour accorder leurs suffrages, le 21 avril 2002, au chef du plus long gouvernement socialiste de notre histoire.
POLARISATION IDÉOLOGIQUE
Le troisième élément qui fait la percée de Ségolène Royal provient de l'inquiétude que suscitent une gauche trop à gauche et une droite trop à droite. La classe politique a tiré du 21 avril la leçon qu'il fallait au premier tour mobiliser ses troupes et contenir les extrêmes. Les socialistes donnent souvent l'impression de courir après Olivier Besancenot et la droite d'être sous la pression de l'extrême droite. Mais les électeurs, dont la majorité se situe entre le centre gauche et le centre droit, ne se retrouvent pas dans cette polarisation idéologique.
Classée sans conteste à gauche par son parcours et ses convictions, la députée des Deux-Sèvres est aussi identifiée aux préoccupations de société d'un grand nombre d'électeurs sur la famille et l'importance de l'école et de l'éducation. Son succès souligne l'échec du positionnement de Dominique Strauss-Kahn, qui s'est déplacé vers la gauche de la gauche pour répondre à ce qu'il croit être l'attente des militants. Il souligne aussi le manque d'impact de François Bayrou, peu discernable dans son positionnement hors majorité et hors gauche, ce qui, depuis Michel Jobert et en système majoritaire, constitue un "ailleurs" assez étroit.
La majorité des électeurs ne jugent pas crédibles les intentions du PS de revenir sur l'ouverture du capital d'EDF ou d'abroger la loi Fillon sur les retraites. En sens inverse, la majorité des électeurs jugent trop crédibles les intentions de la droite et s'inquiètent des risques d'atteinte aux droits des salariés ou à la protection sociale. Dans ce jeu, Mme Royal paraît promettre un programme plus proche des attentes des citoyens, qui rêvent du bon équilibre entre la tolérance et le respect de l'autorité, entre l'ouverture à l'économie de concurrence et le maintien de la cohésion sociale.
A beaucoup d'égards, la candidate possible du Parti socialiste retrouve le positionnement qui aurait été celui de M. Delors en 1995. Une candidature de centre gauche soutenue par un parti nettement plus à gauche et offrant aux socialistes la possibilité d'accroître sensiblement leur espace politique en pariant sur l'obligation faite au second tour à la gauche de la gauche de voter contre M. Sarkozy.
Plutôt que d'attendre l'effondrement de Ségolène Royal - dont rien ne dit qu'il va se produire -, les postulants à l'élection présidentielle seraient mieux inspirés de réfléchir à la triple attente des électeurs : le refus d'une présidence autoproclamée ou assoiffée de pouvoir, la capacité de se remettre en cause et le souhait d'un programme qui évite les excès des retours en arrière ou la remise en question des protections pour les plus modestes.

JÉRÔME JAFFRÉ pour Le Monde
Article paru dans l'édition du 01.03.06
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