Clearstream, symptôme institutionnel, par Patrick Jarreau

LE MONDE | 05.05.06 Entre l'affaire Clearstream et le débat sur les institutions de la Ve République, il n'y a, à première vue, aucun rapport. Ce n'est pourtant pas un hasard si ce nouvel épisode de guerre des services et d'interférences entre espionnage et politique survient dans le contexte du premier quinquennat de l'histoire, lui-même faisant suite à cinq années de cohabitation. Il met en évidence la confusion du pouvoir, sinon sa dissolution, dans les rivalités d'un exécutif à "deux têtes", de 1997 à 2002, puis dans les querelles autour d'une tête unique - celle de Jacques Chirac -, mais entourée de prétendants à la succession. L'histoire peut se lire à la manière d'Alexandre Dumas ou du cardinal de Retz. Elle est tout ce qu'il y a de plus classique : le roi, le premier ministre, des ministres-princes aspirant à la puissance, des agents, des sbires, des spadassins, un "maître-espion", un ou plusieurs faussaires, des policiers, des juges, des journalistes. La tentation est alors de se dire que le pouvoir a toujours fonctionné ainsi et que le peuple est le témoin de ces intrigues éternelles où l'intérêt général ne compte pour rien. Le spectacle est, au choix, divertissant ou accablant, mais il relève d'un théâtre sur lequel le citoyen n'a pas de prise. Certes, il peut choisir, aux élections, de chasser du pouvoir le parti compromis dans ces pratiques, mais il sait que le parti adverse peut s'y adonner tout autant. Conclusion : cette affaire, comme les précédentes, comme toutes les affaires, contribue à discréditer la politique, ou plus exactement la démocratie, en renforçant le soupçon qu'elle ne serait en définitive qu'un jeu de dupes. A cette vision d'Ancien Régime, pessimiste et, au fond, réactionnaire, s'oppose l'optimisme démocratique. Celui-ci repose sur la souveraineté populaire, principe d'où il découle que la répartition du pouvoir ne résulte pas des lois de la nature, mais des décisions prises ensemble par les citoyens. Autrement dit, les abus de pouvoir peuvent se corriger par le changement des institutions. La réforme du quinquennat et l'élection présidentielle de 2002 ont produit un président encore plus puissant que par le passé, un premier ministre encore plus dépendant, des députés ramenés à la soumission qui est leur lot quand majorité présidentielle et majorité parlementaire coïncident. L'affaiblissement du premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, a permis que le ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin, et celui de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, s'autonomisent. Jacques Chirac ayant choisi de s'appuyer sur le seul parti majoritaire, l'UMP, plutôt que de rechercher des accords avec la gauche, qui avait pourtant voté pour lui, l' Assemblée nationale est redevenue une chambre d'enregistrement, doublée d'un terrain d'affrontement télévisé lors des séances de questions. Chacun voit bien que quelque chose ne va plus dans le système instauré il y a presque cinquante ans par Charles de Gaulle. Au Parti socialiste, Laurent Fabius, qui n'en faisait pas une priorité jusqu'à présent, propose maintenant des changements qui, selon lui, devraient être soumis à référendum dans les six mois suivant l'élection présidentielle de 2007. Ce calendrier ressemble à celui de De Gaulle, devenu président du conseil en mai 1958 et proposant une nouvelle Constitution aux Français en septembre. Si ambiguë que soit cette Constitution, à la fois présidentielle et parlementaire, sa caractéristique principale fut et demeure la force de l'exécutif. Avec elle, le pouvoir est passé du Palais-Bourbon à l'Elysée. Au terme de son deuxième mandat, dans un an, Jacques Chirac aura démontré jusqu'à l'écoeurement l'impuissance de cette présidence blindée, dont la conquête obsède les hommes politiques et nourrit les "affaires". Chronique de Patrick Jarreau Article paru dans l'édition du 06.05.06
Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site