Emmanuel Todd le prophète des politiques

Théoricien de la fracture sociale en 1995, l'historien et démographe est consulté par le monde politique et médiatique comme un oracle. Notamment par tous ceux qui rêvent de sortir du duel Ségo-Sarko

Dominique de Villepin lui a demandé de venir exposer ses thèses décoiffantes, jeudi 14 décembre, en ouverture de la conférence sur l'emploi. Et, franchement, l'événement ne s'était jamais vu. Mais le premier ministre savait à quoi s'attendre de la part d'Emmanuel Todd. Les deux hommes, sans être amis, discutent volontiers ensemble depuis l'opposition de la France à la guerre en Irak. L'historien et démographe a donc déjà mille fois expliqué au chef du gouvernement pourquoi désormais " une part importante des Français refusent les choix économiques des dirigeants parce que le libre-échange fout en l'air la vie de la moitié de la population " et pourquoi l'Europe doit adopter un " protectionnisme à ses frontières extérieures ". Mais tout de même, le dire aux côtés du premier ministre...

Depuis plusieurs semaines, Todd explique aussi, à coups de cartes et d'interviews, que Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal sont deux " candidats du vide ". Evidemment, ses deux cibles tordent le nez... Mais tous ceux que le duel attendu entre les deux candidats défrise lisent avec passion ses analyses. Villepin, donc, mais aussi Laurent Fabius ou François Bayrou se sont mis à le citer dans le texte. On s'échange ses commentaires sur l'évolution des classes populaires en France. Et la géographie électorale est devenue un sujet de conversation parmi les technocrates des partis. " Il n'y a qu'en France, souligne avec surprise la presse étrangère, qu'un anthropologue peut être autant lu par les ambitieux du pouvoir. "

Depuis qu'à l'automne 1994 Emmanuel Todd a publié une note destinée aux intellectuels de feu la Fondation Saint-Simon intitulée " Aux origines du malaise politique " qui servit de base théorique à la campagne présidentielle de Jacques Chirac sur la fracture sociale, l'historien et démographe fait figure de prophète politique. Le chercheur en sourit : " Comme je suis timide, je m'exprime parfois brutalement, mais je m'efforce d'analyser des tendances sociales plus profondes. "

Il prédit un rejet du système démocratique, face à une mondialisation qui impose ses règles. " Franchement, Sarkozy et Royal ont-ils compris cela ? "

Le milieu de la recherche française n'apprécie pas toujours cet intellectuel médiatique et peu conventionnel. Il y a quelques semaines, Gérard Grunberg et Zaki Laïdi, chercheurs à Sciences Po, ont publié un article cinglant dans Libération pour contester ses " contradictions grossières et ses hypothèses méthodologiquement spécieuses ". Todd avait expliqué une semaine plus tôt, à partir de cartes de France reprenant les résultats électoraux de Laurent Fabius et de Ségolène Royal lors de la primaire socialiste du 16 novembre, que cette dernière, contrairement à Laurent Fabius, ne parvenait pas à pénétrer les milieux populaires...

" Il se contente parfois de juxtaposer deux cartes électorales et d'en tirer des théories que je n'accepterais même pas de mes étudiants ", ironise Gérard Grunberg. " Il est parfois à l'emporte-pièce, mais c'est ce qui fait son charme ", note avec plus d'indulgence le chercheur du Cevipof Pascal Perrineau, qui remarque tout de même qu'il " est le seul à avoir introduit en France l'anthropologie historique britannique de Peter Lasslett et Jack Goody, qu'aucun intellectuel ne connaissait ici ".

Emmanuel Todd est du coup resté un peu à part dans l'université. Il a tout de même été rattrapé par l'Institut national d'études démographiques (INED), qui lui a d'abord offert un poste de bibliothécaire, puis celui de technicien rattaché aux équipes de chercheurs, qu'il occupe toujours aujourd'hui.

Il s'en satisfait sans difficulté. " Je ne suis jamais aussi heureux que lorsque j'étudie les structures familiales en Inde ", sourit-il. Chez lui, en effet, les murs de son bureau sont tapissés de cartes et de données statistiques sur les profils familiaux d'Asie ou d'Europe.

Son père, le journaliste Olivier Todd, assure qu'à 13 ans Emmanuel affirmait avec détermination : " Je veux trouver quelque chose ! " A 55 ans, il a gardé un charme juvénile et explique en riant : " J'ai sans doute été poussé à modéliser les familles et à en tirer des typologies du fait même de la famille bordélique qui était la mienne. " La famille en question est tout ce qu'il y a de plus séduisant. Au chapitre des personnages totémiques, on y trouve le grand-père écrivain, Paul Nizan, le père journaliste, Olivier Todd, mais aussi toute une kyrielle de grands-parents, oncles, tantes et cousins, générations mêlées, à la fois bourgeois et bohèmes, qui offrirent à Emmanuel un écrin de culture et d'éclectisme.

La famille ne sourcille pas lorsqu'il s'engage en plein Mai 68 au Parti communiste. Trente ans plus tôt, le grand-père Nizan a pourtant quitté avec fracas le Parti, avant guerre, à la suite de la signature du pacte germano-soviétique. Olivier, son père, journaliste très social-démocrate, lui offre tout de même deux livres, de Mao et Staline, " afin qu'il juge par lui-même de leur bêtise ". L'un des cadres de la cellule où milite le jeune homme lui conseillera gentiment de reprendre ses études. Fin de l'engagement.

Et début d'une nouvelle vie. A Sciences Po, puis à Cambridge, en Angleterre, Emmanuel Todd s'épanouit dans l'histoire, l'anthropologie et les mathématiques. Il veut mêler toutes les sciences. Rester en prise avec la société. Garder un impact politique. Deux amis de ses parents, Emmanuel Leroy-Ladurie et Jean-François Revel, vont lui servir de pères spirituels. Les voici qui publient son premier livre, La Chute finale, qui prédit l'effondrement du système soviétique et devient aussitôt un best-seller.

" Je suis resté de gauche, affirme-t-il aujourd'hui. J'ai tenté d'adhérer au PS en 1974, mais je les trouvais trop bavards. " Il ne regrette aucunement de s'être engagé ardemment en 1992 contre le traité de Maastricht... puis en 2005 pour le traité constitutionnel. Aujourd'hui, son père résume les choses : " C'est un pur produit de l'empirisme anglais et du goût de la théorisation à la française. "

Le père et le fils sont partis un jour en Inde. Le chercheur analysait la situation politique du pays à travers la lecture des journaux. Le reporter discutait avec les chauffeurs de taxi tout en se méfiant de " la dictature du vécu assénée par la presse ". Ils n'ont plus jamais cessé, depuis, de confronter leurs méthodes. Le fils avec la France vue de son laboratoire. Le père avec son expérience d'aventurier. " Il n'a sans doute jamais mis les pieds dans une boîte de nuit, ne fait pas une cuisine formidable, sa voiture est un foutoir et je le trouve souvent trop anti-Ségolène, rit le père. Mais il m'épate ! "

Raphaëlle Bacqué

© Le Monde

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