France solidaire et France libérale, par Jean-Louis Andreani

Analyse

LE MONDE | 15.06.06

Espérance collective, solidarité sociale et politique... Ces mots étaient ceux de mai et juin 1936. Soixante-dix ans après ce "bel été", le contraste est saisissant entre la France du Front populaire, parfois naïve à force d'enthousiasme, en particulier sur le plan international, et celle de l'été qui s'ouvre : plus de projet collectif, une angoisse sociale multiforme, la solidarité en lambeaux face à la montée d'une véritable idéologie de l'individualisme.

Une nouvelle ligne de partage est en effet venue se superposer aux diverses fractures qui traversent le pays, pour dessiner deux France : celle de la solidarité, et celle de "l'individu-roi", parfois du chacun pour soi. Certes, au sein de la population, la générosité et le souci de l'autre se sont toujours opposés à l'égoïsme et à l'indifférence. Mais la victoire des idées néolibérales, à partir des années 1980, a donné à l'individualisme une justification politique et économique.

Combinée à la fin des grandes espérances collectives sur lesquelles vivait la gauche, la consécration du néolibéralisme a fait une vertu de ce qui était auparavant considéré comme un travers français. Dans le même temps, l'avènement d'une société dont les valeurs essentielles sont l'individu et l'argent a renforcé ou recréé le besoin de solidarité chez ceux qui s'attristent de cette évolution sur un plan humain ou la refusent d'un point de vue politique.

D'un côté donc, une France acquise aux idées libérales. Pour elle, l'individu est le concept essentiel, la concurrence le meilleur régulateur de la société, la loi du marché une règle intangible et salutaire. La défense des acquis sociaux ou le refus de la montée des inégalités, l'intervention de la puissance publique dans l'économie sont marquées du sceau de l'"archaïsme", ou même du "crypto-communisme". Le principe de précaution inscrit dans la Constitution est un signe de frilosité et de refus du progrès. Une certaine indifférence aux autres, en dehors du cercle familial et des relations privées, est souvent le corollaire de ces idées, même s'il n'est pas avoué ou assumé.

En face, la France solidaire se révolte contre l'exclusion, s'offusque des inégalités en France comme dans le monde, défend les services publics "à la française", refuse la prééminence économique des idées libérales, se démène au sein de ce qui prend quelquefois les allures d'une "contre-société" nostalgique des grands mouvements d'antan. Ces militants de la solidarité sont parfois des déçus de la politique, où ils ne trouvent plus de quoi satisfaire leur volonté d'engagement collectif.

La montée en puissance de ce besoin de solidarité est perceptible de diverses façons. Ainsi, le 21 mai, des dizaines de milliers de personnes ont défilé à Paris en musique et sous la pluie, avec pour seul mot d'ordre la solidarité internationale envers les pays du Sud frappés par le sida. De même, pour la première fois, les éditions Autrement publient un "guide de la solidarité" appelé à devenir annuel (Anne Legrand, Bruno Manuel, Ensemble, Initiatives solidaires en France, guide 2006, Autrement, 320 p., 18 €).

Le clivage se retrouve sur la conception de l'Europe, des relations internationales, etc. Il traverse les forces politiques, sociales, l'Eglise. Sans être engagés à gauche, certains chrétiens refusent une doctrine qui laisse les plus faibles "sur le bord du chemin". Dans les banlieues, des élus de droite savent que seule une forte solidarité des habitants entre eux et du pays avec elles peut permettre à leurs communes de s'en sortir. Toujours à droite, certains élus locaux constatent les dégâts sociaux de la hausse de l'immobilier et regrettent que seul le marché gouverne l'accès au logement. A l'inverse, une part de la gauche modérée est sensible aux sirènes libérales. C'est en particulier le cas de la "gauche caviar", comme le souligne Laurent Joffrin dans son Histoire de la gauche caviar (Robert Laffont).

LA FRACTURE

La fracture entre ces deux France est peut-être plus profonde que celle qui opposait droite et gauche des années 1960 et 1970. A l'époque, l'une et l'autre agissaient au nom de l'intérêt général, même si les deux camps s'en faisaient une idée différente. Aujourd'hui, les libéraux les plus radicaux, ou les plus sincères, contestent l'existence même de cet intérêt général. Ils en reviennent aux principes d'Adam Smith, économiste écossais du XVIIIe siècle, selon lequel la situation optimale pour tous résulte du libre jeu de la recherche, par chacun, de son intérêt personnel.

Le père du libéralisme économique est mort en 1790, un an après le début de la Révolution française, qui fonde justement une philosophie politique inverse : depuis 1789, toute l'histoire politique de la France s'est construite sur l'idée que l'Etat républicain exprime et défend un intérêt général qui ne résulte pas de la somme des intérêts particuliers. Or les néolibéraux les plus radicaux, dans la lignée des fondamentaux du thatchérisme, s'excluent de ce consensus.

Ainsi, un site Internet intitulé "La page libérale, l'actualité sous un angle libéral" affiche un texte dont l'auteur, Georges Lane, souligne : "Aux yeux de la classe médiatico-politique, est ultralibéral quiconque raisonne à partir de l'être humain (...) et non pas à partir du concept flou de "société", quiconque avance que l'être humain (...) agit dans son intérêt personnel et non pas dans un prétendu intérêt général." Ce texte renvoie à un autre auteur, présent notamment sur le site de l'Institut Hayek, qui a pignon sur rue. Sous le titre " Le renard dans le poulailler", François Guillaumat soutient que "le laisser-faire ne sacrifie pas (...) l'intérêt de "la société" aux intérêts particuliers", puisque "il n'y a d'intérêt (...) que pour des êtres vivants individuels". Ce texte affirme aussi que tout "pouvoir politique" repose "en dernière analyse sur le pouvoir de nuire, sur la capacité de destruction".

Certes, l'extrémisme que ces textes expriment n'est pas partagé par l'ensemble des libéraux français. Mais la mise en cause de l'Etat, voire de l'action politique elle-même, la vision très individualiste de la société, sont bien à la source de leur démarche.

Il est difficile d'apprécier l'importance relative des deux France, la solidaire et la libérale. Il est sûr en tout cas qu'elles ne se comprennent plus et ne se parlent pas beaucoup. Leur principal point de rencontre est peut-être l'appropriation des nouvelles technologies dans lesquelles, avec des utilisations différentes, les deux excellent. C'est peu pour nourrir la cohésion d'un corps social.

Jean-Louis Andreani

Article paru dans l'édition du 16.06.06

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