François Mitterrand : le mystère de la dernière photo



Le lundi 8 janvier 1996, au point du jour, François Mitterrand s'éteint doucement au 9 de l'avenue Frédéric-Le-Play, à deux pas de l'Ecole militaire, où il s'était retiré six mois plus tôt. A 23 heures, la veille, il a demandé au docteur Jean-Pierre Tarot, qui lui tient la main jusqu'à son dernier souffle, de recevoir l'extrême-onction. Anne Pingeot, la mère de Mazarine, qui a passé la nuit sur place, est la première avertie, un peu avant 6 heures du matin. Puis le docteur Tarot prévient Danielle Mitterrand, revenue la veille de Latche. Il avertit aussi la sœur de Danielle, Christine Gouze-Rénal, son mari, Roger Hanin, et, enfin, l'exécuteur testamentaire de l'ancien président, André Rousselet, qui joint Jacques Chirac, première person nalité à se rendre devant la dépouille mortelle. Ce n'est qu'à 10 h 55 que tombe la dépêche AFP : "Mitterrand est mort, annonce son secrétariat." Mais France 2 a déjà diffusé la nouvelle, et le tourbillon des coups de fil et des visites a commencé. La presse est sur les dents. Les nécrologies sont prêtes et, depuis des semaines, les photographes pistent l'entourage de François Mitterrand pour raconter ses derniers instants en images. Quelques jours auparavant, des paparazzi ont saisi le dernier réveillon de l'ancien président à l'Old Cataract, en Egypte. Ils veulent maintenant la photo de François Mitterrand sur son lit de mort.

 
C'est un cliché difficile à prendre. Et difficile à publier. A Paris Match, Roger Thérond en rêve. Pour le patron de l'hebdomadaire, l'œil et l'âme du magazine depuis 1976, aucune image n'est taboue, aucune photo n'est interdite. Selon sa femme, Astrid, Thérond possède dans sa collection personnelle de photos, l'une des plus riches en France, le très beau portrait de Victor Hugo sur son lit de mort, pris le 23 mai 1885 par le photographe Félix Nadar. Une photo culte pour les amateurs de gisants et les spécialistes du XIXe, un siècle où l'on adore peindre, sculpter et photographier les morts.

Roger Thérond a appris depuis longtemps qu'un bon reportage sur des hommes illustres doit courir de la naissance à la mort. Il garde un souvenir meurtri de ses débuts de rédacteur en chef et de la leçon de journalisme administrée en 1951 par ses mentors, Hervé Mille et Gaston Bonheur, à la mort de Louis Jouvet. Il leur avait alors présenté avec fierté les photos sélectionnées pour le numéro spécial consacré à l'homme de théâtre. "Parfait, avait lâché Hervé Mille. Mais as-tu la photo sur son lit de mort ? – Non. Mais il y a toutes les autres… – Tu apprendras qu'il faut montrer aux lecteurs ce qui rassemble les hommes : les débuts et la fin." Depuis ce jour, Thérond réclame toujours la photo de "la fin".

Dans la presse, chacun sait donc que Paris Match peut acheter "la" photo. Mais qui peut la prendre ? Depuis l'annonce du décès, des centaines de personnes veulent entrer avenue Frédéric-Le-Play. "Revenez demain, c'est la pagaille", conseille, au troisième étage, Pierre Tourlier, le chauffeur de l'ancien chef d'Etat. Ce lundi, la famille de François Mitterrand choisit ceux qui pourront venir se recueillir devant la dépouille mortelle. Pour accéder au mort, il faut donc être adoubé.

A l'autre bout de Paris, les photographes Pascal Rostain et Bruno Mouron, patrons de l'agence Sphinx, sont aux aguets. Ces deux as du métier comptent à leur palmarès quelques-uns des plus beaux coups de ces vingt dernières années. Ce sont eux qui ont apporté à Paris Match, en 1994, le scoop de deux paparazzi montrant pour la première fois François Mitterrand, la main affectueusement posée sur l'épaule de sa fille cachée, Mazarine Pingeot. Ils n'ont pas hésité à "planquer" l'ancien président lors de son dernier séjour à Assouan, à Noël 1995. Aujourd'hui, ils cherchent à qui confier l'appareil pour prendre le fameux cliché. Un garde ? Un membre de la nomenklatura mitterrandienne? Impossible, pensent-ils déjà. Il faudrait un intermédiaire.

Ils ne connaissent que deux journalistes susceptibles d'accéder à la chambre mortuaire. Claude Azoulay d'abord, le photographe qui suit François Mitterrand pour Paris Match depuis 1979. Mais "Zouzou" est trop amoureux de son sujet. Un an plus tôt, il s'est fâché avec la direction du magazine lors de la publication des photos de Mazarine – dont il n'avait, lui-même, jamais révélé l'exis tence. Bouleversé par la mort de son modèle, il ne prendra pas la photo sacri lège, pensent-ils.

Pour ce rôle, racontent-ils pour la première fois, ils imaginent Patrick Amory. Grand et bel homme au teint métissé, toujours élégant, celui-ci possède un bagout sans pareil. Il se présente alternativement comme anthropologue, mannequin, ethnologue ou prof de gym. C'est surtout un authentique homme "de coups". Il s'est fait connaître en 1987 avec un livre, Mission oxygène, consacré à l'affaire Greenpeace, une ode très controversée à la gloire de la DGSE et ses nageurs de combat. Doublant d'une voix caressante son talent de persuasion, Amory a l'art de susciter les confidences et d'en faire des livres. Depuis quelques années, il est parvenu à entrer dans l'intimité des Mitterrand. Celle de Jean-Christophe, le fils aîné, mais surtout celle de sa mère, Danielle. Il l'aide à écrire son autobiographie – En toutes libertés –, qui sortira quelques semaines après les obsèques. Pendant l'été 1995, Amory s'est installé pour travailler à Latche, la maison landaise du couple présidentiel.

A l'automne, il ne quitte plus la rue de Bièvre, le domicile parisien de Danielle Mitterand. A Roger Thérond, qui apprécie en connaisseur sa façon de forcer les barrières, il a pris l'habitude d'apporter des photos et des interviews inédites. Dont les confidences de l'épouse de l'ancien président.

Pascal Rostain et Bruno Mouron lui confient donc un Minox 35, l'un des plus petits appareils photo du marché, qui doit servir à immortaliser"le" scoop. Mieux, ils règlent l'appareil pour lui. Ils savent que la chambre du mort sera forcément éclairée d'une lumière tamisée. Ils ont choisi une pellicule 800 ASA et soigneusement bloqué la mise au point à 3 mètres, pour une photo à pose lente, au 30ede seconde. "Tu n'as plus qu'à rester immobile et appuyer sur le bouton", expliquent les deux professionnels. L'appareil dispose d'un grand angle, ce qui permet d'embrasser toute la pièce, mais, de très petite taille, il peut se glisser dans une poche. Ni vu ni connu.

Avenue Frédéric-Le-Play, le défilé est désormais ininterrompu mais bien mieux ordonné. Devant la porte de l'immeuble, on a fait s'aligner sur une file, à gauche, la foule des anonymes venus déposer une rose. A droite, les célébrités, les responsables politiques, les amis peuvent entrer dans l'immeuble. Au troisième étage, les plus proches, le plus souvent introduits par deux des fidèles gardes de sécurité de l'ancien président, se recueillent quelques minutes devant le défunt.

if (provenance_elt !=-1) {OAS_AD('x40')} else {OAS_AD('Middle')}
Dans la triste petite chambre de ses derniers instants, François Mitterrand repose sur le lit, apprêté et habillé d'un costume gris sombre. Le visage, légèrement maquillé, est apaisé. Dans un coin, des cannes en bois, abandonnées. Au mur, une gravure de Venise. Dans la petite bibliothèque, des ouvrages sur Vézelay et l'art roman ainsi que Le Livre des morts. Sur la table de chevet, Axel, de Villiers de L'Isle-Adam, et un roman d'André Gide.

La mise en bière est prévue pour le mardi soir. L'enterrement le jeudi, à Jarnac, est réservé aux intimes : une messe est prévue à la même heure à Notre-Dame de Paris. Il faut faire vite. Le lundi, Amory passe avenue Frédéric-Le-Play soutenir Danielle. Il revient le mardi, sans que personne ne s'en étonne. N'est-il pas, depuis cet été, considéré par le Groupement de sécurité de la présidence de la République, (GSPR) qui veille sur François Mitterrand, comme un intime de la famille ? Personne ne s'étonne non plus de la venue de Claude Azoulay, le mardi autour de midi.

Le photographe s'est annoncé au téléphone à Christiane Dufour, la fidèle secrétaire du président, qui a évidemment convié ce vieux complice de François Mitterrand à les rejoindre. Dans la poche d'Azoulay se cache l'appareil photo qui ne le quitte jamais. Il se recueille deux minutes dans la chambre du mort, accompagné par Jean-Pierre Barret, membre du GSPR. Emu, il embrasse les mocassins du gisant. En quittant la chambre en compagnie du major, le second gendarme en faction devant la porte entrebâillée ose une mauvaise plaisanterie : "Ah, cette photo-là, tu ne la feras pas !" Dans le vestibule, le photographe de Paris Match s'attarde avec quelques proches.

C'est sa première visite avenue Le-Play. Il remarque l'immense portrait de François Mitterrand, peint à la mine de plomb par Frédéric Pardo. Azoulay sort l'appareil de sa poche et, devant gardes et amis, l'immor talise à plusieurs reprises. Le week-end suivant, au siège de Paris Match, à Levallois-Perret, Michel Sola, rédacteur en chef, reçoit un coup de fil de Roger Thérond. "Un taxi va t'apporter des photos dans une enveloppe", grogne le patron, laconique. Pilier de l'hebdomadaire depuis 1963, Sola possède un sang-froid à toute épreuve. Il ne pose pas de question, s'attend à tout. Quelques heures plus tard, un chauffeur de taxi lui remet une enve loppe de papier kraft. Dedans, trois négatifs qu'il expédie immédiatement au "labo" de Match. Les trois photos sont celles de François Mitterrand sur son lit de mort. Techniquement réussies. Le cadre est parfait, le contrejour bien compensé. Trois angles différents.

C'est Thérond lui-même qui en retient deux. Pas de scrupule. Aucun atermoiement. "Pourquoi te préoccupes-tu de ce que l'on dira de toi ?, a-t-il coutume d'opposer aux états d'âme des journalistes. On peut te critiquer aujourd'hui pour une photo qui, dans dix ans, sera un chef-d'œuvre." Devinant que le cliché fera scandale, il décide pourtant de l'accompagner de quelques fameux portraits posthumes : l'un de Victor Hugo par Nadar, l'autre de Marcel Proust par Man Ray et le masque mortuaire de Napoléon Ier par le docteur Arnot. Fait exceptionnel, Roger Thérond signe lui-même un éditorial pour justifier la publication des clichés : "Même si nous publions des documents, disons extrêmes, nous les assumons parce qu'ils s'imposent par leur beauté, leur force, leur poids."

Lorsque le magazine paraît, le mardi 16 janvier, deux jours avant la date habituelle, les photos font événement. 1 800 000 exemplaires ont été tirés, la vente est historique. Très vite, les regards courroucés de la mitterrandie se tournent vers trois per sonnes. Claude Azoulay, bien sûr, que tout le monde a vu avec son appareil. Le docteur Jean-Pierre Tarot, ensuite, amateur de photos, est suspecté. Et même le petit ami de Mazarine, Ali Baddou. Dans cette famille déchirée entre deux clans, tout le monde soupçonne tout le monde et la raison n'a plus cours. Mazarine Pingeot rappelle dans Bouche cousue, paru en 2005 chez Julliard, que son ami n'est même jamais "venu voir [son père] à Frédéric-Le-Play"… Malgré ses démentis indignés, Azoulay reste seul.

Celui qui était jusque-là le photographe du prince est accusé de trahison. On refuse de lui serrer la main. On détourne les regards. On murmure des insultes dans son dos. Georges Kiejman n'y est pas étranger. Avocat de la famille Mitterrand et de Mazarine Pingeot, l'ancien ministre et ami du défunt encourage Danielle Mitterrand à porter plainte contre X…, le jour même de la parution du magazine, pour atteinte à la vie privée.

Une enquête est lancée par le parquet. Interrogé par la police deux jours plus tard, le 18 janvier, Roger Thérond reste de marbre et refuse de livrer le nom du photographe. Après avoir défendu "l'intérêt historique des clichés", il convient qu'il s'agit d'un "familier de la famille Mitterrand". Les experts concluent que les photos ont pu être prises avec l'appareil d'Azoulay, mais sans apporter la preuve de son implication. Le parquet n'engage d'ailleurs pas de poursuites contre lui. Devant la 17e chambre correctionnelle de Paris, Me Kiejman relève pourtant une série de "faits troublants" qui désignent, à ses yeux, le photographe de Match.

L'enquête judiciaire ne lèvera jamais le mystère sur l'identité du photographe. Le magazine est condamné à verser aux plaignants 1franc symbolique pour avoir publié les photos sans leur accord, au motif que le droit à la vie privée ne s'arrête pas au moment de la mort. En revanche, les magistrats rejettent la demande des parties civiles de publier le jugement en couverture du magazine. Ils soulignent, non sans malice, que "le ressentiment de la famille à l'égard de l'hebdomadaire [a] été de très courte durée" : entre le 1er février et le 1erParis Match, justement. Une plongée dans les archives de l'hebdomadaire montre effectivement, sur 16 pages, la veuve du président à Latche, interrogée par son "conseiller littéraire", Patrick Amory, qui pose avec elle sous les objectifs de Rostain et Mouron, qui ne sont pas encore fâchés avec lui. août 1996, ils ont dénombré six interviewes ou reportages, dont cinq de Danielle Mitterrand dans

Claude Azoulay reste l'objet de l'opprobre général. Meurtri, il veut sauver son honneur. Et songe à casser la figure de Me Kiejman. Un samedi où il retrouve des amis à La Closerie des Lilas, un restaurant parisien en vue du boulevard du Montparnasse, il aperçoit l'avocat déjeunant avec une jeune femme. "Prépare-moi des spaghettis bolognaise, dit-il à un serveur de ses amis. – Pas de sauce tomate, conseille celui-ci, ayant compris ; on croira que c'est du sang. Je t'apporte du céleri rémoulade. – D'accord, mais deux portions", précise Azoulay. Georges Kiejman devine soudain dans les yeux de son invitée qu'un danger menace.

Il se lève, arrête le bras de l'agresseur et évite de peu les crudités-mayonnaise. "Ordure ! Personnage indigne !", hurle le photographe sous les vivats de Michou, une figure de la nuit parisienne, qui déjeune à trois tables de là.

Depuis, le petit cercle mitterrandien et le landerneau de la "paparazzade" ont retrouvé leur calme. Le choc produit par la photo s'est atténué. Roger Thérond est mort en 2001 après avoir dédouané à sa demande Claude Azoulay de toute responsabilité. "Thérond est parti avec son secret", se félicite Patrick Amory, balayant avec cette formule les soupçons qui pèsent sur lui.

La famille Mitterrand, qui avait fait interdire pendant neuf ans le livre du docteur Claude Gubler racontant le cancer du chef de l'Etat, a renoué, semble-t-il, avec les manières de l'ex-président, qui n'attaquait jamais la presse en justice.

Comme Michel Charasse, qui "en veu[t] moins à celui qui a fait la photo qu'à celui qui l'a publiée", elle juge désormais le cliché décent. "Tout le monde dans la famille a trouvé la photo superbe", dit aujourd'hui Jean-Christophe Mitterrand. "Etrangement, maman n'a pas ressenti d'atteinte, elle trouvait même la photo belle, digne d'une tradition dix-neuviémiste, qui inscrivait papa dans la droite ligne de Victor Hugo", écrit même Mazarine Pingeot. Au Musée d'Orsay, où sa mère est conservatrice, a été organisée, il y a quatre ans, une étonnante exposition consacrée au genre particulier du "Dernier portrait".

Dans le catalogue, on rappelle que François Mitterrand était venu se recueillir devant la photo – anonyme – de Léon Blum sur son lit de mort. Il avait alors confié, admiratif : "La conquête d'un pareil visage, c'est la signification du socialisme."

LE MONDE | 17.01.07 |

Commentaires (2)

1. Chis-Tian Vidal (site web) 07/06/2009

En ce jour d'élections européennes, pensée émue pour la Président Mitterrand.

2. assiya (site web) 10/08/2012

francois Mitterrand est un être mystérieux dans sa vie mais connue mondialement dans différent pays.

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site

×