L'économie rattrape Nicolas Sarkozy, par Frédéric Lemaître






 

La politique économique du gouvernement est-elle adaptée à la situation ? A en juger par les trois indicateurs publiés depuis le début du mois d'août, il est permis d'en douter.

En dix jours, on a appris que le commerce extérieur était encore plus déficitaire au premier semestre 2007 qu'il ne l'avait été un an auparavant (15,3 milliards d'euros contre 12,9), puis que la production industrielle avait chuté de 0,3 % au deuxième trimestre. Le chiffre de la croissance est venu couronner le tout : assez logiquement, elle n'a atteint durant ce deuxième trimestre que 0,3 %, moins qu'au premier trimestre (0,5 %) et surtout deux fois moins que prévu. Résultat : il y a peu de chance que la croissance économique atteigne l'objectif fixé par le gouvernement : entre 2,25 % et 2,5 % sur l'ensemble de l'année. Certes, le ralentissement concerne toute la zone euro. Néanmoins l'économie française souffre de maux spécifiques. Sinon, comment expliquer que le commerce extérieur allemand s'apprête à afficher en 2007 un excédent record de 150 milliards d'euros, alors que la France risque, elle, de connaître un déficit record de 30 milliards ?

 

Alors que les ménages français continuent de consommer (+ 0,6 % au deuxième trimestre), la croissance pâtit de la stagnation des investissements et évidemment des médiocres exportations. Pour expliquer cette contre-performance, trois facteurs sont généralement mis en avant : l'euro fort, la facture énergétique et la concurrence chinoise. Aucun n'est vraiment convaincant. L'euro fort ? Incriminer la monnaie unique est sans doute politiquement payant, mais intellectuellement malhonnête. Hervé Novelli, le nouveau ministre des entreprises et du commerce extérieur, l'a d'ailleurs reconnu implicitement. Près des deux tiers des ventes françaises sont à destination des pays de l'Union européenne, notamment ceux de la zone euro.

Le pétrole cher ? Non seulement le nucléaire nous permet, d'après EDF, d'économiser une dizaine de milliards d'euros par an, mais les importations de produits énergétiques ont diminué de 9,5 % au premier semestre. Soit dit en passant, l'euro fort tant critiqué nous permet de réduire ladite facture. Mais le problème français n'est pas là : pour la première fois, le solde hors énergie accuse un déficit (- 2,6 milliards).

Reste la Chine. Que la puissance de l'économie chinoise pose un problème à la France comme à la quasi-totalité de la planète est évident. Mais notre déficit avec Pékin (13,9 milliards d'euros) est à peine supérieur à notre déficit avec l'Allemagne (13 milliards). En revanche, la France exporte deux fois moins en Chine que l'Allemagne. C'est une des faiblesses françaises : nos exportations en dehors de la zone euro (en parts de marché détenues par les pays de l'eurozone) sont inférieures de 16 % par rapport à ce qu'elles étaient au moment de la constitution de l'Union monétaire (1999), alors que celles de l'Allemagne ont progressé de 11 %, a calculé l'économiste Eric Chaney.

Il faut donc se faire une raison : nos produits sont souvent moins compétitifs que ceux de nos voisins. Imputer cette situation à l'équipe de Nicolas Sarkozy serait absurde. Néanmoins, on peut se demander si l'actuel gouvernement a fait le bon diagnostic. Sur les quatre textes législatifs adoptés dès cet été, l'un a été présenté par la ministre de l'économie, des finances et de l'emploi, Christine Lagarde.Il concerne "le travail, l'emploi et le pouvoir d'achat". Ce texte favorise notamment les heures supplémentaires, instaure un crédit d'impôt sur les intérêts d'emprunts immobiliers, réduit la portée de l'ISF ainsi que le taux d'imposition maximal. Autant de mesures qui devraient permettre d'augmenter le revenu disponible des ménages et donc théoriquement la consommation.

Pourtant, celle-ci se porte bien, étonnamment bien même. Le problème ne touche pas la demande mais l'offre. C'est bien sûr beaucoup plus grave. Augmenter le pouvoir d'achat est sans doute une bonne chose. Mais si les Français en profitent pour acheter une console de jeux Nintendo, ou si les plus fortunés d'entre eux craquent pour une Toyota Prius ou une Mercedes Classe C plutôt qu'une VelSatis de Renault, le bénéfice pour l'économie nationale sera limité.

DES RÉFORMES STRUCTURELLES

Comment expliquer ce handicap français ? Longtemps on a cru que la France n'était pas sur les bons créneaux industriels. La réalité semble plus complexe. "Les différences de performances industrielles entre (la France et l'Allemagne) sont davantage à rechercher dans l'organisation de chaque secteur (taille moyenne des entreprises, réseaux de sous-traitance, externalisation) et les caractéristiques de leurs offres de produits (différenciation, qualité, destination géographique des exportations) que dans des mauvais choix ou des lacunes sectorielles", affirme en avril une note de l'Institut de l'entreprise.

Face à cette situation, le gouvernement a un rôle à jouer. Dans un rapport confidentiel remis à François Fillon le 29 mai, le Conseil d'analyse économique liste "les atouts de la France dans la mondialisation". Pour eux, "c'est surtout sa capacité à investir et à ainsi se maintenir dans le haut de gamme qui explique le succès relatif de l'Allemagne par rapport à la France". S'ils mettent en avant la nécessité de mener des réformes structurelles (fiscalité, marché du travail...), ils jugent plus fondamental de favoriser l'éducation supérieure (l'autonomie accrue des universités va dans le bon sens), la recherche & développement et l'innovation.

"La vraie question est de redéfinir une politique industrielle que l'on pourrait qualifier de territorialisée. La meilleure façon d'attirer des activités économiques et de les maintenir sur un site est en effet de les ancrer dans leur territoire d'accueil. Cela évite en outre les surenchères financières entre collectivités publiques", note, dans ce document, le professeur Thierry Madiès. S'ils se félicitent des pôles de compétitivité, ils jugent néanmoins qu'il y en a... soixante de trop. "Un bon usage de cet outil devrait conduire à en limiter la portée aux seuls pôles d'envergure mondiale, c'est-à-dire six sur les soixante-six retenus jusqu'ici", écrit Elie Cohen.

La situation est loin d'être désespérée. La croissance mondiale, plus élevée que jamais, continue d'être très porteuse et la France a de réels atouts. Néanmoins, ses problèmes nécessitent des réformes structurelles bien au-delà des lois sur l'autonomie des universités, le service minimum et les heures supplémentaires. Dans une phrase destinée à passer à la postérité, Nicolas Sarkozy aurait dit, le 14 juillet : "Mon seul souci, c'est Cécilia." L'économie risque rapidement d'en constituer un deuxième.


Le Monde

Frédéric Lemaître


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