La course au projet de Ségolène Royal, par Michel Noblecourt

Providentiel, au terme d'une semaine de turbulences, le compliment est venu d'un éléphant socialiste. Le 19 janvier à Lille, Pierre Mauroy a donné son onction à la méthode participative de Ségolène Royal. Jusqu'au 3 février, les débats participatifs - au nombre de 5 000 - rythmeront la campagne de la candidate socialiste. Une phase d'"écoute""prendra le miel de tout ce qui a été dit pour présenter son programme présidentiel". Sauf que la machine patine et que les sondages sont tous à la baisse. Au point que même au PS on se demande avec inquiétude si la candidate n'est pas en train de dévisser. à l'issue de laquelle, selon l'ancien premier ministre, la présidente de la région Poitou-Charentes

De nombreuses raisons expliquent ce "trou d'air" de Mme Royal : le lancement de la candidature de Nicolas Sarkozy, qui l'a laissée sans voix alors qu'elle est en campagne depuis deux mois ; la polémique sur son patrimoine ; l'affichage de sa dispute fiscale avec François Hollande, révélant une absence de coordination avec le PS et son premier secrétaire ; les dissensions dans sa propre équipe, culminant avec l'épisode rocambolesque de la suspension d'Arnaud Montebourg.

La candidate de "l'ordre juste" arbore en "talisman" les valeurs de la gauche, mais il faudra attendre le 11 février pour qu'elle finisse par dévoiler sa plate-forme présidentielle. Elle présente une affiche mais n'en détaille pas le contenu. Ce positionnement la différencie singulièrement des autres grands candidats : Nicolas Sarkozy, François Bayrou et Jean-Marie Le Pen ont en commun d'être des chefs de parti. Il en découle que chacun a tendance à piocher ses propositions dans la boîte à idées de sa formation. Il en aurait été de même si M. Hollande avait été candidat. Il se serait naturellement appuyé sur le "projet socialiste", adopté à l'unanimité le 1er juillet 2006. Il en va autrement pour Mme Royal, qui a bâti sa singularité en dehors du PS, sur un discours qui frisait parfois la rupture mais grâce auquel elle s'est imposée face à des rivaux issus de l'appareil. Comme si elle voulait cultiver ce péché originel, l'ancienne ministre de François Mitterrand et de Lionel Jospin n'a pas cessé, durant la campagne interne, de garder sa liberté vis-à-vis d'un "projet socialiste" qu'elle refusait d'assimiler au "Petit Livre rouge". Elle avait pourtant pris soin d'assurer que son "projet sera socialiste", comme pour mieux se démarquer de M. Jospin, qui avait commis l'erreur, au lendemain de sa candidature, en février 2002, de souligner que son projet, pour ne pas "l'enfermer à l'avance dans une terminologie particulière", n'était "pas socialiste".

Cette distanciation du candidat socialiste avec le projet de son parti n'est pas nouvelle. En 1981, François Mitterrand - seul à avoir été encore premier secrétaire au moment de son investiture - n'avait repris, dans ses "110 propositions", qu'une partie des 390 mesures du "projet socialiste" de Jean-Pierre Chevènement. En 1988, président sortant, il s'était totalement affranchi, avec sa "Lettre à tous les Français", du PS. En 1995 et en 2002, M. Jospin élabora son propre programme présidentiel, en se gardant bien de faire un "copier-coller" avec celui du parti. Mme"débats participatifs", pour lesquels ses comités Désirs d'avenir sont mieux formatés que la lourde machine du PS, habituée aux campagnes traditionnelles et de facto tenue en lisière. Elle aurait pu écourter sa phase participative, l'arrêter à la mi-janvier pour être prête, en étant dotée d'un programme dès l'investiture de M. Sarkozy. Mais elle a préféré poursuivre son "écoute", quitte à courir encore derrière son projet. Royal est donc dans la ligne de ses prédécesseurs, mais elle complique la donne en y ajoutant des

Le PS se retrouve ainsi avec deux têtes. Astreinte à écouter avant d'arbitrer, la candidate s'oblige à rester souvent dans le flou pour ne pas rendre inutiles ses débats participatifs. Le premier secrétaire est rivé à un "projet socialiste""atout" - sur lequel "notre candidate s'appuiera pour élaborer la plate-forme présidentielle une fois menée la démarche participative"... - qui fournira aussi "l'essentiel de nos propositions pour notre programme législatif"... Une méthode aussi schizophrénique ne peut conduire qu'à des dissonances et même des tensions. dont il ne peut pas trop parler sous peine de forcer la main à sa compagne et qu'il finit par présenter, le 15 janvier dans ses voeux à la presse, comme un

Elle donne lieu à des épisodes inédits. Ainsi, quand M. Hollande a indiqué que les socialistes, en cas de victoire, reviendraient "sur les réductions d'impôts accordées depuis 2002 aux hauts revenus", il ne faisait que déclamer fidèlement le projet socialiste. Quand Mme Royal a semblé le rappeler à l'ordre, en confiant une mission à Dominique Strauss-Kahn et en proclamant qu'"il n'y aura pas de fiscalité nouvelle qui décourage le travail et l'effort", elle a, en même temps, repris à son compte la "remise en cause des avantages fiscaux des plus privilégiés". Résultat : M. Hollande a détaillé ses propositions fiscales "à titre personnel", comme une contribution au... débat participatif.

"VALEURS QUI VONT ÉMERGER"

Sous la pression conjuguée des médias, de l'actualité qui exige des réactions immédiates et surtout de ses adversaires de l'UMP qui traquent impitoyablement tous ses "dérapages" réels ou supposés, Mme Royal finit par ouvrir des pistes, à défaut de définir de grandes orientations, sur l'environnement, la valeur travail, la famille, le smic et les bas salaires, le logement ou même la réduction du "train de vie de l'Etat sans toucher aux services publics", afin d'alléger la dette publique. A chaque fois, elle fait entendre sa singularité, comme sur les 35 heures, où, loin de l'objectif de "généralisation" inscrit dans le projet, elle plaide pour une réforme "dans l'intérêt du développement économique et de la compétitivité économique des entreprises".

Soucieuse de présenter une plate-forme présidentielle plus courte que le projet et centrée autour de "quelques mesures phares", la candidate est décidée à faire largement son miel de cette "campagne décentralisée, à l'écoute des Français" et des "valeurs qui vont émerger". Loin d'être sortis de la zone de turbulences, Mme Royal et M. Hollande affichent leur volonté d'agir en harmonie et de mieux se coordonner sur la campagne, bref à rompre avec la méthode schizophrénique. "Il arrivera le temps où, candidate et parti, nous serons ensemble dans la plate-forme", observait récemment le "patron" du PS. La présidente de la région Poitou-Charentes a annoncé une "accélération" de sa course au programme. Le 11 février, et non plus en mars comme prévu, elle aura son "projet socialiste". Un rendez-vous qu'elle ne peut pas manquer sous peine de se perdre. En attendant, comme elle le confiait le 16 janvier, "il faut tenir". Sans fausses notes.

Michel Noblecourt

Le Monde édition du 26.01.07

 

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