La gauche et le conservatisme compassionnel



La figure de Ségolène Royal ne peut, à mon sens, s'analyser qu'à
partir de la crise profonde subie par la gauche occidentale depuis la
chute du mur de Berlin en 1989. Cette crise concernant la France était
palpable dès le virage néo libéral des années 80 : moment ontologique
d'une coupure d'ordre générationnel et politique dont les conséquences
n'ont pas encore été véritablement pensées. A l'aube de la dernière
décennie « le roi est nu ! » : le modèle de la social démocratie
semble menacée par des risques d'éclatement de deux ordres : La
question sociale, et l'interrogation sur l'identité nationale au
travers du problème de l'immigration. Cette double problématique
véhicule la peur de la dissolution de la nation illustrée par le non
au référendum de 2005. Elle traverse toutes les familles
idéologiques, notamment avec la question de l'immigration qui est le
problème multi culturaliste par excellence. A partir de la fin des
années 80, ce qui constituait le consensus de la gauche politique va
par conséquent s'effriter « de bas en haut ». En bas, se constitue
une nouvelle gauche de rupture, auprès des minorités et d'une certaine
jeunesse issue de la classe moyenne. En haut, les clivages entre
multi culturalistes et traditionalistes structurent des fractures
idéologiques. Ces clivages sont d'autant plus marqués que les
étiquettes sont fluctuantes, les prises de positions changeantes et le
champ des discours brouillés. Le rapport entre la nation et la
Gauche européenne fait désormais débat principalement entre deux
tendances : un courant libéral libertaire qui s'efforce,
essentiellement dans les pays scandinaves, de définir une identité
post nationale où le contrat néo-libéral remplacerait la loi comme
mode de construction du politique. Cette approche tente de repenser
la protection sociale, l'égalitarisme et la solidarité afin de
garantir le pacte social dans une configuration européenne
A contrario, la Gauche « républicaniste » symbolisée par Ségolène
Royal appelle à construire un nouveau lien avec la Nation et le
peuple, autour d'un « conservatisme compassionnel » apte à sortir la
Gauche de son marasme intellectuel et de son relativisme culturel.
Pour ce courant, la question centrale est d'ordre identitaire et
national. Son apologie du modèle d'assimilation relève d'une guerre
culturelle déclarée contre le multiculturalisme, considéré comme un
ébranlement mental et culturel. Le néo nationalisme de Gauche assimile
mondialisation et pluralisme culturel dans une identique détestation
du néolibéralisme. Pour beaucoup d'intellectuels de cette gauche
républicaine, il existe un processus néolibéral de « dé
civilisation » ou de « barbarie douce » dont les symptômes sont
mortifères pour la société (mort du socialisme traditionnel,
épuisement du modèle républicaniste, monté du multiculturalisme). De
ce fait le conservatisme est légitime puisque le progrès n'a plus une
signification pertinente.
Cette approche fonde une critique de l'abaissement des exigences à
l'école. Le refus de toutes concessions au modèle républicain articule
une approche intégra- liste de la laïcité qui ne doit, aux yeux des
intellectuels nationaux républicains, relever d'aucune concession
envers le multiculturalisme réduit à un relativisme culturel. Cet
idéal ne peut supporter de compromis car cela induit un
affaiblissement de la légitimité de la laïcité et de manière plus
générale de la République. Tout manquement ou abaissement à ces
principes, symbolisé par l'affaire du voile, s'apparente donc à un «
Munich scolaire » dont les uniques bénéficiaires seraient « les
islamistes » et leurs alliés objectifs « les pédagogues » et autres «
islamo gauchistes ».
Pour la Gauche nationale républicaine, le principe de Laïcité ne se
réduit pas à des idéaux généreux et généraux, mais impose un combat
permanent contre tout communautarisme au nom de la séparation de
l'Etat et des religions. Le communautarisme est représenté comme un
modèle différentialiste qui institue la différence juridique de droits
au nom de principes culturels ou religieux fondés sur l'origine
familiale. Dans ce cadre, le débat sur la loi interdisant les signes
religieux dans les écoles publiques a permis de réduire le
communautarisme essentiellement à la population d'origine musulmane.
La construction d'un monde commun est donc menacée par un modèle
exogène (l'Islam), qui prendrait l'aspect respectable d'un discours de
légitimation endogène (La tolérance, le multiculturalisme). Le refus
du communautarisme permet aux partisans de l'ordre juste de redéfinir
un universel mono culturaliste face à l'hydre d'un « nouveau
totalitarisme islamo fasciste ». Dans cette cosmologie, la politique
traditionnelle jugée trop lointaine est remplacée par une politique de
proximité où l'avis du citoyen devient l'élément déclencheur de toutes
visions publiques. La personnalité et le charisme l'emportent sur
l'expérience gouvernementale ou la légitimité partisane. Le
conservatisme compassionnel veut impliquer la société civile et les
organisations caritatives aux côtés des services publics. Cette
implication se fait au nom de la remise en ordre sécuritaire et
sociale. Elle tend en outre à organiser systématiquement un appel
direct au peuple (via les sondages) : « le peuple ne ment pas ». A
défaut de mener une politique, il est plus aisé de définir un régime
général de maternalisme démocratique où la sécurisation morale prend
lieu d'idéal. La démocratie "participative" est le versant
compassionnel de ce programme d'inspiration conservatrice. Cette
thématique participative représente le produit le plus achevé du
désenchantement de l'élite de Gauche vis-à-vis de sa propre position
institutionnelle. Sensée rompre avec le langage de la technocratie
parisienne, elle est la conséquence d'une « mauvaise conscience de
classe » qui impose un lien renouvelé avec « les catégories populaires
». Faute d'apporter des réponses politiques, le discours de l'élite
progressiste reprend les questions et le vocabulaire conservateur du «
peuple ». Le conservatisme compassionnel remplace la société par les
catégories, la politique par la morale au nom d'un retour originel à
la sincérité et au discours de vérité. Le but n'est pas tant de
répondre aux questions que de reprendre les questions posées ou
sensées être posées par le « peuple français » Par la compassion
sociale et le conservatisme moral, la Gauche Ségolèniste veut répondre
à la coupure sociologique avec la population des milieux populaires.
Pour ce faire, elle institue un nouveau modèle idéologique plus proche
d'un David Cameron (leader du parti conservateur britannique) que
d'une sociale démocratie définitivement défunte.

Par Nasser SULEIMAN GABRYEL
LIBERATION : vendredi 15 décembre 2006

 

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