La gauche ne gagnera pas sans la culture, par Nicolas Roméas

Au moment où François Mitterrand, homme érudit et écrivain à ses heures, choisit le jeune Jack Lang, fondateur du Festival international de théâtre de Nancy, pour faire de la culture l'un des axes majeurs de son programme de gouvernement, il s'inscrivait dans une vision de l'identité nationale qui compta pour beaucoup, aux yeux de nombre de nos concitoyens, dans la validité de son projet.


Cette vision de la France, inscrite dans une lignée hugolienne, reliait le rôle international du pays à la défense de valeurs qui furent notamment portées par des hommes de théâtre et de littérature. Elle avait évidemment à voir avec une certaine autonomie vis-à-vis de l'hégémonie nord-américaine. François Mitterrand l'avait compris : au-delà du clivage gauche-droite, l'entrée de la France dans la modernité devait s'appuyer sur la richesse de sa vie culturelle. Depuis les Lumières, n'en avait-elle pas fait le navire amiral d'un Occident universaliste, fondé sur les droits de l'homme et le débat d'idées ? Reste à savoir si cette conception tient encore dans le monde politique.

Dans un système de mondialisation accélérée, où les grandes négociations économiques ont pour cadre l'Organisation mondiale du commerce, cette idée du rôle de notre pays et de l'Europe a finalement abouti à une forme de résistance a minima intitulée 'exception culturelle'. Une arme symbolique dérisoire lorsqu'elle agit dans un rapport de forces où dominent le pragmatisme et l'obligation de rentabilité. Il est aujourd'hui indispensable d'aller plus loin et de faire preuve de réelle volonté politique.

Il serait vain d'espérer rassembler et gagner à partir de la gauche sans se référer à cet aspect culturel de l'identité française - ouverte aux cultures étrangères selon d'autres critères que ceux du marché - que François Mitterrand avait parfaitement intégré. Sans replacer la culture et la circulation de l'art au centre du débat et du choix politique. Se priver de cette arme serait, de la part de la gauche française, une erreur stratégique et une grave lacune pour l'avenir. Les dernières années du gouvernement Jospin furent, il est vrai, décevantes en la matière.

Les socialistes n'échappèrent pas à la légèreté commune. Ce n'est pas un hasard si, dans notre histoire récente, l'importance de la culture ne fut vraiment prise en compte que par de grands politiques comme de Gaulle et Mitterrand. La culture, c'est le lieu du dépassement des égoïsmes partisans, celui où devient possible la rencontre entre toutes les intelligences et tous les humanismes.

Or on ne peut aujourd'hui éviter la réflexion sur le combat qui se déroule sous nos yeux. Ce combat oppose une conception économiste des échanges mondiaux à la mise en avant de valeurs symboliques qui ne peuvent, sans perdre leur sens, se soumettre aux critères marchands. Il transcende les clivages politiques. Mais il est clair qu'il ne peut être porté par une droite qui a renoncé à son substrat culturel pour se lancer dans une fuite en avant néolibérale. Ce qui ne tarderait pas, en cas de victoire de cette tendance, à affaiblir encore le poids symbolique de la France pour en faire l'un des maillons faibles d'un empire 'américain' dont les méthodes et la vacuité intellectuelle sont de plus en plus rejetées.

Dans l'actuel mécanisme à l'oeuvre dans la course à l'Elysée, seule l'importance donnée à l'enjeu culturel peut faire la différence, en redonnant un vrai contenu à une pensée de gauche en voie de déshérence. Il est plus que temps de replacer la lutte au niveau où des personnalités telles que Léon Blum et Jean Jaurès la hissèrent : une réflexion sur notre humanité, constituée d'apprentissages, d'échanges, de transmission d'une intelligence collective. Dans l'immédiat après-guerre, les pionniers de notre décentralisation théâtrale étaient portés par la nécessité de reconstruire une communauté de culture fondée sur notre histoire et un idéal démocratique. En ces temps de rupture, l'efficacité des outils intellectuels et artistiques était flagrante.

De Gaulle le comprit parfaitement, dans son intelligente complicité avec André Malraux, qui inventa les maisons de la culture. C'est ce qui a permis la construction d'un service public de la culture grâce auquel la France a renforcé son aura symbolique. Il serait risqué, en ces temps périlleux, d'occulter cette histoire.

Nicolas Roméas est directeur de la revue 'Cassandre'.

Le Monde du 01.09.06

 

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