La "maison" européenne, par Eric Le Boucher

 

Dans tous les cénacles proeuropéens, on se désespère à la recherche d'un début de commencement de raison d'y croire encore. Un an et demi après le non des Français au projet de Constitution, l'Europe ne donne aucun signe de pouvoir se relever, tandis que les menaces de "désintégration" s'additionnent semaine après semaine : abandon de facto de l'agenda de Lisbonne, recul du budget, échec de la directive sur les services, désunion sur l'énergie face à Poutine, montée du "patriotisme économique"... Les plus militants de la cause européenne avouent leur pessimisme. "La zone euro va-t-elle craquer ?", se demande même Simon Tilford, du très sérieux Center for European Reform.

L'Europe "à la française" - aller toujours vers plus d'intégration - n'est plus. Le non français a fini de l'achever. Mais l'Europe "à l'anglaise" - un grand marché, c'est tout -, qui semblait avoir emporté la partie, s'enlise également. Les barrières commerciales internes sont toujours aussi hautes et plus personne n'entreprend de les faire baisser, dans le secteur financier par exemple. La Commission est livrée au pouvoir des lobbies, les écologistes étant actuellement les plus puissants (contre les chimistes et les constructeurs automobiles, cette semaine).
Cette "fin du rêve européen", cet arrêt mis à cinquante ans de construction pierre après pierre aurait une explication. Faute de pouvoir faire l'Europe de la défense, l'Europe politique ou l'Europe culturelle, les fondateurs se sont repliés sur l'Europe de l'économie : union douanière et ouverture de la concurrence. Cette idée a fonctionné un demi-siècle, mais elle serait aujourd'hui dépassée parce que les marchés ont un horizon mondial et non plus simplement européen. Comme l'a fait observer avec luminosité Gordon Brown, le chancelier britannique de l'Echiquier, la mondialisation a rendu obsolète la mécanique européenne : "Pendant des décennies, on a cru que les nations européennes allaient passer d'une intégration économique nationale à une intégration économique européenne, de flux de capitaux nationaux à des flux européens, de firmes nationales à des firmes européennes. Eh bien, aujourd'hui, c'est mondial, pas européen."
Ce puissant argument a provoqué l'institut de recherche bruxellois Bruegel, qui a organisé cette semaine un colloque sur ce thème : les entreprises dont le marché est mondial n'ont-elles plus aucun intérêt à la construction de l'Europe ? Si elles se sont désintéressées de l'Union ces dernières années, est-ce vraiment parce que leurs regards se sont définitivement portés plus loin ?
Donnons la réponse tout de suite : non. Les entreprises européennes ne se sentent pas "mondiales", même celles implantées fortement sur tous les continents. Elles regardent le globe, pointent le bleu de l'Europe et disent "maison". Voilà, si ce sentiment se confirmait, ce qui serait un début de commencement d'espoir, l'Europe économique a encore du sens.
"L'Europe reste cruciale pour nous, a résumé Michel de Virville, secrétaire général de Renault. Il nous faut une forte base arrière (home base)." Il ne s'agit surtout pas de protectionnisme, mais de politiques d'ensemble, cohérentes et durables. Celles concernant la liberté commerciale, la libre concurrence, les normes, mais aussi celles qui assurent aux entreprises qu'elles trouveront des universités de pointe, des ingénieurs de talent en nombre suffisant, une main-d'oeuvre bien formée. Il s'agit de tout ce qui concourt à faire de la maison un environnement favorable et stimulant.
C'est cela qui fait défaut aujourd'hui. L'Europe est divisée, incertaine, molle, quand d'autres régions du monde sont dynamiques et entreprenantes. Le désintérêt actuel des firmes vis-à-vis de l'Union ne serait pas géographique (l'horizon mondial) donc rédhibitoire, il serait historique, donc éventuellement provisoire. L'Europe est et sera une zone de coûts sociaux élevés, qu'elle compense par une forte qualité et une haute productivité des salariés. Ce n'est pas tant ce "modèle" qui gêne que son délitement et son manque de crédibilité. Que le discours de Lisbonne sur "l'Europe de la connaissance" devienne simplement réalité !
Et que les choix soient assumés, ceux en matière d'environnement par exemple. Les industriels peuvent admettre que la Commission les force par des obligations sévères mais à la condition qu'elle les aide ensuite de toute sa force pour faire adopter ces normes mondialement afin qu'elles puissent profiter de leur avance forcée. Faute de cette diplomatie économique, la Commission ne fait que les handicaper.
Restent les devoirs réciproques. En se portant vers l'horizon mondialisé, les entreprises ont montré qu'il était illusoire de concevoir l'Europe comme une protection contre la mondialisation. Mais ce faisant, elles ont divorcé des opinions publiques qui, dans leur majorité, l'espéraient. Les grandes firmes ont ajouté des pratiques américaines qui heurtent, les gros salaires des PDG, par exemple.
Si le virus nationaliste a atteint l'Union européenne, c'est que les opinions ont été déçues et que les hommes politiques ont senti ce retournement. Les entreprises ont un examen de conscience à faire : elles ne peuvent vouloir les avantages de l'Europe sans les inconvénients des valeurs européennes.

Eric Le Boucher
Article paru dans l'édition du 17.12.06

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