La mutation rêvée de Nicolas Sarkozy, par Philippe Ridet

Rester soi-même et devenir un autre. S'inventer en homme nouveau tout en restant un homme d'expérience. La fabrication d'un candidat à l'élection présidentielle passe par cette alchimie, un dosage délicat, entre les assurances martiales de l'homme ou de la femme publics et les doutes - humains, forcément humains - de l'homme ou de la femme privés.

Nicolas Sarkozy a porté très loin cet exercice de dévoilement. Dimanche 14 janvier, le président de l'UMP a choisi son premier discours de candidat investi par son parti pour dire sa vérité. Comme s'il s'agissait de l'urgence numéro un de sa campagne. Elevant ses souffrances personnelles au même niveau que ses épreuves politiques, il a, dans une litanie inouïe pour une réunion publique de cette importance, pris les milliers d'adhérents présents à témoin de ses "épreuves", de ses "échecs", de ses "doutes" pour leur dire : "J'ai changé." "L'élection présidentielle est une épreuve de vérité", a théorisé M. Sarkozy, en expliquant "qu'on ne peut pas partager la souffrance de celui qui connaît un échec professionnel ou une déchirure personnelle si on n'a pas souffert soi-même. On ne peut pas tendre la main à celui qui a perdu tout espoir si l'on n'a jamais douté". Bref, le candidat, qui a encore à faire la démonstration qu'il a changé, veut montrer qu'on ne peut rassembler les Français si on ne leur ressemble pas.

"L'échec professionnel" fait référence à la défaite d'Edouard Balladur, le candidat qu'il soutenait en 1995 ; à l'ostracisme dont il a été victime, au moins jusqu'en 1997, de la part des chiraquiens, et enfin à la contre-performance de la liste RPR-Démocratie libérale qu'il conduisait aux élections européennes de 1999. Concernant la "déchirure personnelle", chacun aura compris l'allusion à sa rupture temporaire avec son épouse Cécilia, ou, plus loin de nous, le divorce mal vécu de ses parents quand il était enfant.

Ces confidences ont un objectif. Il s'agit d'abord de convaincre les Français qu'il n'a pas toujours été le personnage ambitieux d'une success story sans accroc. En politique, l'échec peut être parfois plus séduisant que le triomphe. Les cicatrices se portent comme des décorations. En évoquant sa vie privée, il peut espérer que l'aveu d'un désordre sentimental tempérera son image d'homme d'ordre, illustrée jusqu'à la caricature par ses formules sur la "racaille" et le "Kärcher". Enfin, en faisant le pari de la sincérité, il semble indiquer que le président de la République qu'il veut être sera celui de l'authenticité.

M. Sarkozy n'est pas le premier, ni le seul, à faire ce pari. Lors de l'élection présidentielle de 1995, au sortir de quatorze années de mitterrandisme marquées par le culte obsessionnel du secret, Jacques Chirac, candidat du RPR, a compris le premier qu'il devait en passer par cette épreuve de vérité. Les circonstances s'y prêtèrent.

Seul par la force des choses après qu'Edouard Balladur eut attiré à lui la moitié des élus et la plupart des cadres de son parti, M. Chirac sut faire de son isolement la parabole de son courage. Pour le maire de Paris, l'urgence était de rompre avec l'image d'un homme de clan, d'ambitions et de calculs au centre de tous les coups, bons ou mauvais, de la vie de la droite depuis la fin des années 1960. D'un homme pressé, préoccupé par sa seule ambition et décrit à loisir par les giscardiens comme un "agité", il se fit passer pour "le candidat qui prend son temps". Ayant cessé d'être courtisé parce qu'il n'incarnait plus de chances réelles de victoire pour son camp, on le revêtit de toutes les qualités qu'il n'avait pas démontrées jusqu'alors : humanité, profondeur, compassion.

Mais il fallait encore, pour finaliser la fabrique du candidat, théoriser cette transformation. "Il s'est rejoint", expliquait, mystérieuse, sa fille Claude, interrogée sur la transformation de son père, comme si deux Chirac cohabitaient dans la même personne. "L'homme d'Etat, l'homme de coeur", lisait-on alors sur son matériel électoral. Afin d'illustrer l'émergence du "nouveau Chirac", ses déplacements de campagne prirent le rythme d'une visite de sénateur. Il se prêta au jeu de l'échange avec toutes les catégories professionnelles au cours d'interminables tables rondes. Ainsi, lors d'un déplacement à l'abbaye de Port-Royal-des-Champs (Yvelines), en février 1995, M. Chirac s'abîma dans la contemplation d'un portrait de Madame Arnault par Philippe de Champaigne. On apprit un peu plus tard qu'il n'aimait pas que la musique militaire et que les Indiens Taïnos étaient l'une de ses passions secrète.

PROJECTION DE L'IMAGE DE SOI

Pour l'avoir ignoré et avoir habité, toute la campagne, la peau d'un premier ministre sûr de lui et persuadé que sa fonction primait sur sa personnalité, M. Balladur n'est, en revanche, pas parvenu à s'incarner en président de la République. Il lui manqua le mystère, une passion secrète, une souffrance intime : quelque chose à avouer.

Lionel Jospin, d'une manière plus retenue, consentit lui aussi à cet exercice de vérité consistant à quitter les habits de sa fonction. Le 28 avril 1995, il fit cet aveu en forme de métaphore : "Grâce au peuple et à sa chaleur, j'ai fendu l'armure." Une manière de reconnaître que l'austère protestant qu'il était devait lui aussi changer de registre et mettre son âme à nu. Comprenant, après M. Chirac, que la présidentielle se joue sur une projection de l'image de soi dans toutes ses facettes, il admit encore que l'on pouvait le juger "compassé et trop pudique".

A l'inverse, sept ans plus tard, en 2002, M. Jospin choisit de jouer à fond des atouts supposés du pouvoir. Premier ministre apprécié pour sa pratique transparente et modeste du pouvoir, il s'enferra dans des dénégations à répétition - "C'est mon frère" à propos des révélations sur son passé de militant trotskiste ; "Ce n'est pas moi, cela ne me ressemble pas" en réponse aux attaques qu'il avait portées sur l'âge de M. Chirac - à chaque fois qu'il était en difficulté. La suite est connue.

L'enjeu de la mutation du candidat n'est pas neutre. Cette mue peut être un mythe, mais elle est en passe de devenir un exercice obligé pour le prétendant. En choisissant de placer le projecteur sur lui-même, M. Sarkozy invite Ségolène Royal à faire de même au risque de transformer l'élection en bataille d'ego. "J'ai compris que l'humanité est une force, pas une faiblesse", a-t-il encore expliqué aux militants venus l'écouter le 14 janvier. Dans son cas, il voudrait en faire aussi un atout politique. Comme si, pour convaincre les électeurs qu'il pouvait changer la France, il devait d'abord les persuader qu'il avait changé de peau.

Philippe Ridet

Le Monde édition du 19.01.07

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