Le bûcher de l'intégration à la française par Alain Duhamel

Le bûcher de l'intégration à la française


Contrairement à ce que tentent de faire croire les télévisions américaines d'information continue et le Front national, la France n'est pas au bord de la guerre civile mais elle vit plutôt le crépuscule d'une tentative originale et honorable, celle d'un modèle d'intégration typiquement tricolore. Ce qu'annoncent les milliers de voitures incendiées, les centaines d'échauffourées nocturnes, les dizaines d'équipements publics dévastés depuis une dizaine de jours, c'est l'agonie d'une histoire française vieille d'un siècle, d'une aventure idéaliste et ambitieuse, orgueilleuse et généreuse, qui voulait faire des immigrés venus de tous les pays, issus de tous les peuples, façonnés par toutes les religions et par toutes les cultures d'identiques citoyens français. La République française entendait démontrer au monde que, avec sa laïcité, son école, sa langue, son passé, ses valeurs universelles, son Etat volontariste, elle était capable de métamorphoser tout étranger, venu de n'importe quel continent, quelles que soient la couleur de sa peau et ses croyances originelles, en un Gaulois moustachu, patriote et râleur. Cette assimilation méthodique était l'une des pièces maîtresse de la fameuse et péremptoire exception française. D'autres pays ­ les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, les Pays-Bas, le Canada ­ avaient choisi la voie différente du multiculturalisme et du communautarisme. Ils acceptaient, ils encourageaient les immigrés à entretenir leur culture, leur langue, leur mémoire, leurs moeurs d'origine. Ils leur concédaient donc une marge d'autonomie, d'auto-organisation. Ils admettaient, ils proclamaient, ils facilitaient la persistance des différences. En France, le creuset républicain, ce chaudron mystérieux et unique, recherchait l'objectif inverse. Des immigrés multiples, il s'agissait de faire des citoyens uniques. Pendant longtemps, Paris a observé avec une supériorité goguenarde les émeutes raciales, les affrontements interethniques au sein des Etats ayant opté pour le communautarisme. Aujourd'hui, c'est à son tour de pleurer son modèle incendié. La décade terrible que traverse la France, d'abord dans la banlieue parisienne puis dans toutes les régions, sert en effet de révélateur féroce : elle théâtralise, dans le feu et les flammes involontairement symboliques, le bûcher de l'intégration à la française. Ce vieux pays d'éternelle immigration ­ contrairement à tous ses voisins, la France n'a cessé d'être un pôle d'immigration, quand les autres ont si souvent été des peuples d'émigrants ­ semble maintenant avoir atteint les limites de son propre modèle. Les incendiaires, les caillasseurs ont entre 10 et 25 ans. L'immense majorité d'entre eux est née sur le territoire français, et est donc de nationalité française. Les cibles qu'ils choisissent sont les symboles mêmes de la société : la police, l'école, la crèche, le collège, le centre de loisirs collectifs, la voiture du voisin, la boutique du riverain. Ils enragent contre une société qu'ils vivent comme injuste et discriminatoire. Ils se sentent rejetés par elle et ils la rejettent à leur tour. S'il s'agissait d'un débat rationnel, on pourrait argumenter, reconnaître les erreurs (la ghettoïsation territoriale, les longues barres inhumaines, l'amputation des crédits d'intégration, la médiation sacrifiée, les associations asphyxiées, la police de proximité décimée) mais aussi souligner les efforts : rénovation urbaine, emplois aidés, enseignement prioritaire (pas assez), équipements collectifs. On pourrait se jeter des chiffres et des sigles à la tête : cela ne servirait à rien. Nous sommes bien au-delà d'une discussion posée. Il y a d'un côté une fraction de la jeunesse la plus déshéritée, la plus acculturée, celle qui ne connaît que la pauvreté, la scolarité chaotique, l'absence de toute qualification professionnelle et la perspective du chômage : elle se jette dans la violence la plus provocatrice, la plus périlleuse, la plus stérile malgré les efforts des élus, des enseignants, des religieux, des responsables associatifs. En face, l'Etat multiplie dans le désordre depuis vingt ans avec d'incessants et irritants changements de cap les crédits, les contrats, les plans et les législations, comme on construit un château de sable que la marée emporte. Le bilan de cette colère sans issue politique ou sociale et de cette impuissance coûteuse et débilitante débouche sur l'épuisement d'un modèle d'intégration. Pour la première fois, une génération née en France se sent nettement moins bien intégrée que celle de ses parents venus d'ailleurs et se comporte de telle manière qu'elle est regardée comme plus étrangère à la collectivité nationale. La société française entame ainsi un processus de dissociation, aux antipodes même de ses efforts et de ses principes vieux d'un siècle. Les discriminations (logement, scolarité, embauche) sont accentuées par la crise sociale qui s'enracine depuis trente ans. Les réactions violentes et transgressives des adolescents et des jeunes adultes qui rejettent toute norme sociale et vivent en état d'anomie dramatisent cet éloignement. Lorsque les incendies s'éteindront et que les cocktails Molotov s'épuiseront, une défiance accrue entre les habitants des «quartiers» et les autres subsistera. La peur, la provocation et la rage auront communautarisé la société française. Plaider pour la mixité sociale des logements risque alors de ne plus séduire que l'abbé Pierre et Olivier Besancenot. Reconstruire l'intégration à la française ressemblera plus que jamais au destin de Sisyphe, sauf volontarisme réellement proportionnel au désastre

Par Alain DUHAMEL
Libération : Mercredi 9 novembre 2005


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