Le débat européen est-il soluble dans la présidentielle ?, par Patrick Jarreau

En choisissant leur président de la République, dans cinq mois, les Français vont aussi décider de leur place dans l'Europe. Il n'est pas sûr que le débat, sur ce sujet, soit aussi clair qu'on pourrait le souhaiter au regard de l'enjeu. Si l'on écoute les propos des candidats aujourd'hui en tête des sondages, l'ambiguïté domine. "L'Europe ? Oui, mais", semblent dire tant Ségolène Royal que Nicolas Sarkozy.

La candidate socialiste s'est signalée par sa critique de la Banque centrale européenne. "Ce n'est plus à M. Trichet de commander l'économie de nos pays !", a-t-elle lancé, le 7 décembre, devant les socialistes européens réunis à Porto. Cette attaque contre le gouverneur de la BCE et contre l'indépendance de celle-ci a inspiré au premier secrétaire du PS, François Hollande, un commentaire qui valait rappel au respect des traités signés par la France.

Mais la musique qu'a fait entendre Ségolène Royal n'est pas très différente de celle du président de l'UMP. Le 9 novembre, à Saint-Etienne, Nicolas Sarkozy a reproché à la BCE de n'accepter "que du bout des lèvres de dialoguer avec les autorités politiques légitimes de l'Europe".

La tonalité sur laquelle s'engage la campagne est celle de la défiance. Dans un pays qui a voté à près de 55 % contre le traité constitutionnel européen, ce n'est pas anormal. On hésiterait à parier sur un candidat qui se présenterait devant les électeurs en leur disant qu'ils ont eu tort et que la construction européenne, telle qu'elle a été menée ces dernières années, est excellente. "Il faut tenir compte de la position des Français au moment du non", observe Michel Barnier, pour qui l'important est de ne pas faire l'impasse sur la question. "Plus on parlera d'Europe, plus je serai heureux", dit l'ancien ministre des affaires étrangères, partisan actif de M. Sarkozy.

Le danger principal serait, en effet, de ne pas en parler. C'est ce que le socialiste Pierre Moscovici appelle, dans le livre qu'il vient de faire paraître (L'Europe est morte, vive l'Europe !, éd. Perrin), le risque de "l'escamotage". Le souci de ne pas diviser leurs électorats peut y inciter les candidats des partis dominants. Ségolène Royal doit rassembler des électeurs socialistes, qui se sont séparés en 2005.

Le ralliement de Jean-Pierre Chevènement lui enlève un poids, et l'incapacité des communistes, des trotskistes et des altermondialistes à s'entendre sur un candidat commun démontre la stérilité de l'alliance nouée entre eux, en mai 2005, contre l'Europe. Néanmoins, réunir les électeurs de gauche et d'extrême gauche, au second tour, ne sera pas facile.

Les électeurs de l'UMP et ceux de l'UDF ayant voté très majoritairement oui, Nicolas Sarkozy n'a pas le même problème que sa concurrente socialiste. Il doit toutefois tenir compte de l'extrême droite et des souverainistes, même si Philippe de Villiers dirige aujourd'hui sa campagne davantage contre l'islam que contre l'Europe.

Mais si le non de 2005 pèse sur le débat présidentiel, le oui existe aussi. François Bayrou offre une terre d'asile aux pro-européens (mais anti-Turcs) que décevraient les ménagements de Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal vis-à-vis des nonistes. "Il n'y a pas d'avenir pour la France sans un projet européen voulu, assumé, défendu devant les Français", déclarait-il en mai.

A la différence de Mme Royal, qui ne veut plus de traité constitutionnel, et de M. Sarkozy, qui propose de le réduire à un petit accord technique, le président de l'UDF conserve l'ambition d'une Constitution européenne. La bataille présidentielle peut être la fin de tout débat européen. Elle peut aussi le faire renaître.

P.S. : Il a été écrit dans cette chronique que les partis politiques ne menaient aucune campagne spécifique pour inciter les électeurs potentiels à s'inscrire sur les listes électorales. Ce n'est pas vrai du PS, si discrets que soient ses efforts.

Patrick Jarreau

Le Monde

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