Le moment est venu de convaincre !, par Alain Touraine


Point de vue

La vraie campagne est ouverte. Jusqu'à ce jour nous avions écouté avec intérêt les discours du président de l'UMP et essayé de nous construire une image de la candidature à la fois socialiste et indépendante de Ségolène Royal. Si on se contente d'un jugement technique sur cette précampagne, l'avantage était à Nicolas Sarkozy, dont les discours, chaque fois plus gaullistes, s'adressaient à tous les Français et semblaient attirer des voix de tous côtés, tandis que Ségolène Royal semblait mal assurée dans ses propos et peu avancée dans la construction d'un programme. Le dimanche 11 février, la situation a changé d'un coup. L'opposition entre les deux candidats favoris est devenue évidente : M. Sarkozy parle de la France ; Mme Royal parle aux Français, parfois même en des phrases émouvantes, s'adresse à tel homme ou telle femme rencontrés ici où là dans un coin de France .
Avant le début de la précampagne, je voyais en Mme Royal celle qui à la fois répondait aux préoccupations les plus concrètes des Français : l'emploi, l'éducation, la retraite, etc., et partageais avec eux sa méfiance à l'égard des partis politiques. Pour cette raison, j'ai considéré dans les premiers jours Ségolène Royal comme la favorite, et Nicolas Sarkozy, tout-puissant et habile qu'il soit, comme un outsider. Maintenant que nous sortons d'une période de confusion, je trouve confirmée mon intuition du début.
Aucun candidat ne peut gagner une élection présidentielle sans mettre en mouvement des sentiments, des émotions, des souvenirs, des espoirs. L'Elysée n'est pas une grande école où le meilleur des taupins ou des khâgneux pourrait entrer. Ségolène Royal parle aujourd'hui calmement, mais passionnément. Est-ce assez pour gagner ? Non. Mais elle a fait la première moitié du chemin ; elle a parlé à tous les Français ; maintenant, il faut qu'elle obtienne le vote d'au moins la moitié d'entre eux. Pour y parvenir, elle doit obtenir, en plus du vote socialiste classique, ou bien un fort appui de l'extrême gauche et une neutralité bienveillante du centre, suffisante pour que ses électeurs reportent leur voix sur elle, ou bien, au contraire, un fort appui du côté du centre n'entraînant pas une rupture avec l'extrême gauche.
Il ne s'agit pas ici simplement d'alliance ou de calcul pour le second tour. Il s'agit de choisir entre deux conceptions de la gauche, et même, ce qui est plus difficile, de rompre avec une forte tradition de la gauche qui depuis 1981 s'est maintenue jusqu'à entraîner la victoire du non au référendum, et qui prône la rupture avec le système capitaliste, c'est-à-dire, avec l'économie mondiale. Il peut être tentant pour Mme Royal de suivre cette voie en multipliant les promesses comme son grand prédécesseur le fit en 1981. Mais, au moment d'un choix si important, peut-on croire que les Français ne se rendent pas compte que leur pays vit, travaille et échange dans une économie mondialisée et surtout que l'avenir d'un pays dépend avant tout de sa capacité de croissance. Et celle-ci suppose un effort de plus en plus grand consacré justement à ce que l'on a appelé l'économie de la connaissance, maltraitée ces dernières années, et dont les universités, les centres de recherche, les hôpitaux sont les éléments d'une importance décisive.
Il faut donc que Mme Royal, après sa campagne itinérante et participative, montre qu'elle est aussi capable de prendre les plus grandes responsabilités, c'est-à-dire, d'arrêter le déclin de la France et de redonner à tous confiance dans l'avenir. Ce qui veut dire en particulier lutter contre l'accroissement insupportable de la dette publique. La candidate de la gauche ne peut pas attendre très longtemps avant de faire connaître son choix entre ces deux chemins qui vont dans des directions opposées, même si elle s'efforce très légitimement de renforcer l'appui qu'elle s'est créé du côté qu'on peut appeler populaire. Un tel choix n'est assurément pas une simple décision. Il s'agit d'élaborer des projets, de fixer des priorités, de préparer le pays à certains efforts et les milieux politiques eux-mêmes à une certaine réorientation. Il ne s'agit pas d'obtenir la revanche de la France du oui sur la France du non, mais il s'agit de montrer à beaucoup de ceux qui ont voté non que leurs revendications comme leurs doutes ne peuvent trouver de vraies réponses que si les problèmes de la production et de l'innovation reprennent autant d'importance que ceux de la redistribution.
Ségolène Royal a dit, comme son adversaire, qu'elle voulait mettre le travail au centre de ses préoccupations. Non seulement c'est une décision positive et même indispensable, mais il faut que le mot travail ne soit pas séparé de ceux qui lui sont naturellement liés : production, croissance, investissement, préparation de l'avenir à long terme.
L'opinion publique, qui a très bien accueilli Ségolène Royal, hésite maintenant, car elle veut savoir quelle sera réellement sa politique, au-delà des promesses, presque toujours justifiées, d'aides aux plus démunis. Nul ne lui demande de donner plus d'importance à la production qu'à la consommation, mais beaucoup lui demandent de les assurer qu'elle ne fera pas un tel choix en faveur d'un objectif ou d'un autre, qui ne doivent à aucun prix être séparés.
Les Français ont beaucoup appris depuis le temps du référendum sur les conditions de survie et de redressement de leur pays dans le monde. Une majorité attend que Mme Royal affirme aujourd'hui la nécessité de réaliser à la fois un grand programme de réformes sociales, l'élaboration d'un plan de redressement de l'économie française et une augmentation de sa capacité d'investissement comme d'exportation. Au centre de ce dispositif doit s'exprimer la volonté de prendre une place beaucoup plus importante qu'aujourd'hui dans les efforts consentis partout de par le monde dans le domaine de la recherche et de l'innovation.
Qu'elle ne choisisse pas entre ces deux objectifs complémentaires signifie qu'elle indique aujourd'hui clairement sa volonté de préparer concrètement le redressement économique du pays.

Alain Touraine est sociologue.

Le Monde édition du 02.03.07

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