Le Parti socialiste sans "marchepied", par André Fontaine




première vue, le blues qui s'est emparé du Parti socialiste peut paraître un peu excessif. Ne vient-il pas d'augmenter d'un bon tiers le nombre de ses députés ? N'avait-il pas subi par deux fois, dans le passé, des défaites bien pires ? Celle de 2002 est encore dans toutes les mémoires. Mais on oublie la véritable déroute infligée par le corps électoral, en 1969, à Gaston Defferre. Malgré sa promesse de prendre Pierre Mendès France comme premier ministre, il lui avait fallu se contenter de 5,1 % des voix dans le scrutin destiné à donner un successeur à de Gaulle. Du coup, Alain Peyrefitte n'avait pas hésité à déclarer l'année suivante : "Si nous ne faisons pas de bêtises, nous sommes au pouvoir pour trente ans."


Cette prédiction reposait sur le poids du Parti communiste. Jacques Duclos, son candidat à l'Elysée, avait obtenu, en 1969, quatre fois plus de suffrages que Gaston Defferre, la gauche n'en recueillant, toutes tendances confondues, que 31 %. Ce rapport de force suffisait, un an après l'invasion de la Tchécoslovaquie, pour décourager les plus entreprenants de toute idée de coopération avec les "rouges". Mais, pour François Mitterrand, le seul moyen pour la gauche de revenir au pouvoir n'en était pas moins de ressusciter sous un autre nom le vénérable Front populaire.

Aux socialistes européens qui craignaient que le PS refondé sous sa houlette ne se fasse avaler par le PC, il répondait le 29 juin 1972, à Vienne, quarante-huit heures après la signature du programme commun : "Notre objectif fondamental est de construire un grand PS sur le terrainoccupé par le PC afin de faire la démonstration que sur les cinq millions d'électeurs communistes, trois millions peuvent voter socialiste."

Georges Marchais, secrétaire général du PC à partir de décembre 1972, nourrissait le dessein inverse. Dans son rapport au comité central, longtemps resté secret, sur le programme commun, il n'hésitait pas à écrire : "Les dispositions adoptées ne constituent évidemment pas un point d'arrivée ou, selon l'expression significative de Mitterrand, un seuil maximum. Il s'agit au contraire de points de départ pour une puissante action des masses, susceptibles d'engager effectivement notre pays dans une étape démocratique nouvelle,ouvrant la voie au socialisme."Et lorsque interviendra, en 1977, la rupture de l'union de la gauche, il accusera François Mitterrand d'avoir voulu se servir du PCF comme d'un "marchepied".

Il n'est pas dit que le calcul de François Mitterrand, dont la motion unitaire l'avait emporté d'une courte tête au congrès d'Epinay, en 1971, aurait réussi au cas où la gauche aurait gagné la présidentielle de 1974 ou les législatives de 1978. Compte tenu des scores de ses diverses composantes, il aurait eu de la peine à refuser au PC les "ministères importants" que celui-ci réclamait à grands cris. Tandis que, en 1981, Georges Marchais, qui avait commis l'imprudence de se présenter lui-même, avait dû se contenter d'un modeste 15,35 %, à peine la moitié du score du nouveau chef de l'Etat. Ce dernier n'en allait pas moins faire entrer quatre communistes dans le gouvernement Mauroy.

La droite se déchaîne alors, ne doutant pas que François Mitterrand soit un "Kerenski", le faible chef du gouvernement provisoire russe renversé en 1917 par les bolcheviks. Ronald Reagan envoie son vice-président, en la personne du père de l'actuel George Bush, demander des explications au président français. La présence de ces ministres, lui dit en substance celui-ci, empêchera les communistes de soutenir les mouvements sociaux que risquent de déclencher les mesures rendues nécessaires par la situation économique. Il pensait qu'ils resteraient au gouvernement de dix-huit mois à deux ans, qu'ensuite ils reprendraient "le combat en essayant de gagner des électeurs par des moyens démagogiques, et que leur déclin, alors, se poursuivrait". George Bush en est pantois. "J'ai eu l'impressiond'avoir affaire à un dingue", confiera-t-il à notre regretté confrère américain Joseph Kraft. Quelques années plus tard, François Mitterrand dira à Maurice Schumann : "Deux hommes, en France, ont fait reculer le communisme, le général de Gaulle, en le combattant, et moi, en m'alliant avec lui."

Il avait déclaré à George Bush que le PC serait ramené à 5 % des suffrages à la fin de son premier septennat. S'il en avait été ainsi, il n'aurait pas été réélu en 1988, le "marchepied", que Georges Marchais l'avait accusé de vouloir bâtir sur le dos des communistes, s'avérant trop petit pour le porter. C'est pour cette raison qu'il avait rétabli pour les législatives de 1986 le scrutin proportionnel, pensant à juste titre qu'il assurerait au Front national un groupe parlementaire substantiel. La première habileté de Nicolas Sarkozy est d'avoir convaincu de voter pour lui une part importante de l'électorat lepéniste. Et la chute du PC à des scores homéopathiques a privé le PS du "marchepied" dont on a vu le rôle essentiel en 1981. On comprend que plusieurs ténors socialistes se soient laissé tenter par les "ouvertures" de l'Elysée.

La seule chance du PS, dans ces conditions, est que M. Sarkozy en fasse décidément trop, ce qui, au vu de son actuel bilan, n'est évidemment pas exclu. A défaut d'erreurs de la majorité au pouvoir, il est difficile d'imaginer ce que le Parti socialiste, ses éléphants et sa gazelle pourraient bien faire pour reprendre le pouvoir.

C'est l'ensemble de la gauche, du rose pâle au vermillon, qui est aujourd'hui interpellé. Dans toute l'Europe, les formations de gauche ont redéfini leurs objectifs ou s'apprêtent à le faire. Le PC italien a abandonné une étiquette communiste qui n'avait plus aucun sens. Pourquoi le PC français n'en fait-il pas autant ? La logique ne devrait-elle pas le pousser à s'entendre avec le PS afin de remettre en question la scission du congrès de Tours qui, en 1920, avait divisé les socialistes d'alors et donné naissance au PC, pour des raisons qui n'ont plus aujourd'hui aucune justification ?


André Fontaine
Article paru dans l'édition du 03.08.07
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