Le retour précipité de la France en Libye, par Gilles Paris




as de temps à perdre. A peine les cinq infirmières bulgares et le médecin condamnés étaient-ils libérés par le régime libyen que le président de la République, Nicolas Sarkozy, concluait avec Mouammar Kadhafi, le 25 juillet, à Tripoli, plusieurs accords de coopération dont le principal concerne le nucléaire civil. Cette précipitation laisse songeur. Le déplacement de M. Sarkozy a-t-il scellé, une fois réglé le lancinant problème des infirmières et du médecin, le retour de la Libye "dans le concert des nations"- comme l'a assuré avec emphase le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, très engagé dans ce dossier -, ou bien plus platement celui de la France sur le marché solvable libyen ?


La thèse de l'Elysée est que la médiation européenne, engagée de longue date, n'aurait jamais pu aboutir dans ces délais compte tenu de la méfiance supposée de Mouammar Kadhafi vis-à-vis du "machin" bruxellois. L'engagement de la France, grâce aux contacts noués par le passé avec les hommes-clefs du régime libyen, était donc nécessaire et déterminant. D'autant que l'arrivée dans ce grand marchandage du richissime Qatar, peut-être à l'initiative de Paris, permettait de trouver une solution à la question de l'indemnisation des familles des enfants contaminés par le virus du sida à l'origine des accusations portées contre les infirmières et le médecin.

Que la France ait facilité le règlement de cette crise ne fait pas l'ombre d'un doute. Reste à savoir qui, de Mouammar Kadhafi ou de Nicolas Sarkozy, était au fond le plus demandeur ? Le véritable revirement du "Guide" libyen a été bien antérieur au dénouement de juillet 2007. Il a même coïncidé avec les premières accusations de transmission volontaire du virus du sida à des enfants portées contre les cinq infirmières et le médecin. C'est en 1999 que la Libye commence à sortir de son isolement en acceptant que les deux responsables présumés de l'explosion du Boeing de la Pan Am au-dessus de Lockerbie, en Ecosse, en 1988, soient livrés à une cour spéciale installée au Pays-Bas mais appliquant le droit écossais. En échange, Tripoli obtient la suspension de l'embargo international et des sanctions adoptés par les Nations unies en 1992.

Au milieu des années 1990, après avoir longtemps fermé les yeux sur les groupes armés djihadistes qui transitaient par son immense territoire, le régime libyen, associé depuis des lustres au terrorisme international, a déjà évolué. Confronté en Cyrénaïque et dans le "djebel vert", près de Benghazi, à une guérilla également islamiste, il s'est lancé dans une répression féroce. La Libye ne figure d'ailleurs pas sur "l'axe du Mal" évoqué par George Bush au lendemain des attentats de septembre 2001, après avoir été pourtant pendant près de deux décennies pour les administrations américaines successives un parfait exemple d'Etat voyou.

Quatre ans après le compromis de Lockerbie, les gestes libyens changent d'échelle. Impressionné par le renversement de Saddam Hussein en avril 2003, le colonel Kadhafi annonce en décembre de la même année qu'il renonce à ses projets d'armement interdits, notamment dans le nucléaire. Les sanctions tombent définitivement, et les Britanniques, mis dans la confidence, font leur retour en Libye en mars 2004.

C'est l'époque où la Libye rentre effectivement "dans le concert des nations". M. Kadhafi est reçu en avril à Bruxelles. La France, touchée en 1989 par un attentat similaire à celui de Lockerbie contre un DC-10 d'UTA, au-dessus du Ténéré, est boudée. L'indemnisation des familles des victimes de cet attentat traîne en longueur. Premier chef d'Etat français à se rendre à Tripoli, Jacques Chirac arrive en Libye, en novembre 2004, à la tête d'une importante délégation d'hommes d'affaires. Après Gerhard Schröder, José Maria Aznar, Silvio Berlusconi, Tony Blair et le secrétaire d'Etat adjoint américain, Bill Burns.

La Libye est d'autant plus demandeuse que l'embargo a laissé des traces et que le bilan économique de la Jamahiriya, cette organisation de masse originale, est désastreux, comme le reconnaît lui-même le "Guide" en 2000. A 65 ans, M. Kadhafi songe aussi à sa succession, ce dont témoigne la place que se taille avec son accord son fils Seif Al-Islam, chargé des dossiers de l'indemnisation des familles des victimes de Lockerbie et du Ténéré. Ce dont a besoin la Libye, la quasi-totalité des pays européens se presse à Tripoli pour l'offrir à l'un des plus riches pays d'Afrique.

Sixième en Libye, en parts de marché, derrière l'Italie, l'Allemagne, la Tunisie, la Grande-Bretagne et la Turquie, talonnée par la Chine et la Corée du Sud, la France, dépendante de grands contrats, avait accumulé les retards, mais elle conservait un atout : une coopération nucléaire historique qui aurait pu déboucher sur la construction d'une centrale dès les années 1970 et qui a été relancée discrètement en 2006 par le CEA. M. Kadhafi avait exprimé en mars sa déception devant le peu d'empressement des Etats-Unis à lui permettre d'accéder à cette technologie de prestige. Avec M. Sarkozy, et parce qu'ils excellent en la matière, les Français devraient en partie rattraper le temps perdu.

DIPLOMATIE DU CONTRAT

Le président français n'a pas gardé de son premier entretien avec le "Guide", en 2005, alors qu'il était ministre de l'intérieur, et de l'étiquette orientaliste en vigueur (tente bédouine, chasse-mouches), des souvenirs bouleversants, mais les affaires sont les affaires. La situation intérieure d'un pays qui n'est pas à proprement parler un modèle de démocratie n'est pas d'actualité. Nicolas Sarkozy a déjà montré cet aspect de son "pragmatisme" en Tunisie, au début du mois de juillet, glissant ses pas dans ceux de Jacques Chirac.

L'importance régionale de la Libye est privilégiée, qu'il s'agisse de la lutte contre les groupuscules djihadistes (on n'hésite pas à l'Elysée à parler de "fraternité d'armes"), de son éventuelle influence sur le Soudan à propos du Darfour, ou plus banalement à propos de l'immigration clandestine subsaharienne. La Libye est enfin concernée par le projet d'Union méditerranéenne de M. Sarkozy, même si la France aura sans doute des difficultés à articuler les relations qu'elle entretient avec les pays de la rive sud, qui se détestent cordialement, dans une politique vraiment multilatérale. La visite en Libye relève donc d'une politique d'opportunités plus que de principes. Dans cette diplomatie très classique du contrat, le client est roi.


Edition du 29 juillet 2007


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