Le "royalisme", nouveau langage, par Marc Abélès

 

 

En moins d'un an, Ségolène Royal est devenue la protagoniste centrale de la scène politique française. Que nous apprend son succès sur la société française et le rapport des citoyens à la politique ?

Première constatation : au terme d'une période où l'on a vu la question de la parité en politique faire son apparition dans le débat public, et où les Français ont pu observer combien les acteurs politiques masculins étaient réticents à céder des places aux femmes, ils souhaitent désormais que ces dernières puissent accéder aux premiers rôles. Avec la relève des générations, c'en est fini de l'époque où l'on se gaussait d'Edith Cresson sur un mode avant tout machiste. La politique au féminin fait maintenant partie de l'air du temps, en France comme en Allemagne ou au Chili. Un air du temps où la démocratie est de plus en plus vécue comme la possibilité de donner la parole à ceux qui longtemps n'y ont pas eu droit. Un air du temps où la démocratie cherche à s'émanciper de certaines contraintes traditionnelles de la représentation.


Et cela nous mène à un second constat : ce qui fait la force de la candidature Royal, c'est qu'à la différence de ses collègues, féminins comme masculins, qui continuent à fonctionner dans les codes et les contraintes des appareils politiques, elle a choisi de privilégier d'autres méthodes. La création de son site Désirs d'avenir s'inscrit dans cette perspective. S'adresser aux internautes, en faire des intervenants directs dans l'élaboration d'un livre-programme, prend tout son sens dans une société des réseaux propice à la créativité et à la discussion.

Alors que traditionnellement la démocratie consistait avant tout dans l'expression d'une exigence partagée par le plus grand nombre (le demos), il s'agit ici de favoriser la prise de parole individuelle sur une multitude de sujets. Le "royalisme" est en phase avec les formes les plus récentes de spectacle télévisuel et le succès des radios où les auditeurs interviennent au même titre que les chroniqueurs spécialisés.

Ce que la candidate et son équipe ont bien compris, c'est que l'exigence n'est pas tant à la production d'une opinion majoritaire qu'à la possibilité pour le plus grand nombre d'entrer dans le débat, d'exprimer une opinion.

Dans les années 1960, John Kennedy, puis de Gaulle montrèrent tout le parti qu'on pouvait tirer d'un média de masse, la télévision, pour convaincre des millions d'électeurs. Le discours politique était fondé sur une relation asymétrique entre l'émetteur (le leader, son parti) et les récepteurs (le peuple). Aujourd'hui, les individus ne sont plus seulement des récepteurs passifs ; ils ont compris qu'ils peuvent influencer l'opinion publique par leurs chats ou par leurs blogs.

Beaucoup sont persuadés que les vrais artisans du non au référendum européen de 2005 sont ceux qui sans relâche sont intervenus sur le Web, alors que les grands médias diffusaient la parole dominante, celle d'en haut, à droite comme à gauche. Le fait que Laurent Fabius n'ait pas engrangé les dividendes de sa campagne pour le non est symptomatique. Le non s'inscrivait dans le sillage de cette multitude de prises de parole qu'aucun leader ne pouvait prétendre domestiquer. La première conséquence à en tirer consistait à faire de la politique non pas selon le vieux principe qui consiste à délivrer un message face à des électeurs sommés de "prendre parti", mais à jouer plus fin.

Qu'est-ce à dire ? D'abord la notion de programme politique devient obsolète. Il faut plutôt accompagner cette opinion en train de cristalliser à travers les multiples expressions qui surgissent sur les réseaux. La meilleure position pour maintenir son leadership, c'est l'anticipation : ne pas hésiter à parler des sujets qui fâchent, telle la carte scolaire. Etre le premier à lancer le débat, car l'important consiste désormais à ne pas frustrer les individus du débat. C'est ce qu'ont compris, chacun à sa manière, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal.

Mais cette dernière a aussi intégré une dimension nouvelle de la dynamique politique : le fait que l'affaissement des clivages idéologiques, loin de déboucher sur une pratique plus consensuelle comme le prévoyaient, il y a une vingtaine d'années, les auteurs de La République du centre (Hachette, 1989), a plutôt contribué à exacerber l'affirmation des différences. C'est donc une politique des diversités assumées qui de plus en plus s'impose. Diversité et non opposition frontale. Il est clair qu'il n'existe plus de "vote de gauche" ou de "vote de droite" homogènes sur tous les sujets. On l'a suffisamment vu sur l'Europe ou sur la sécurité.

Ce que certains critiquent chez Ségolène Royal, cette façon de ne pas être politiquement correcte pour son camp, est sans aucun doute l'une des clés de sa réussite. Dans sa posture non péremptoire, elle rejoint une préoccupation largement partagée : intervenir en politique comme des citoyens pourvus d'une autodétermination individuelle et non fondus dans la masse. Le "royalisme" serait, en ce sens, le triomphe de la démocratie individualiste. Quel que soit son destin ultérieur, il correspond à une inflexion profonde de la pratique politique, et on aurait tort de le réduire à un avatar de la politique-spectacle. Tout simplement parce que les paramètres traditionnels de la représentation politique (d'un côté les protagonistes-leaders et de l'autre les spectateurs-électeurs) sont de plus en plus chahutés par l'interactivité des petits "moi je" qui pénètrent à leur tour dans l'arène. C'est dans ce rapport complexe des individus à la démocratie que le "royalisme" a trouvé son véritable terreau ; beaucoup dépendra de sa capacité à faire exister leurs attentes.

Marc Abélès, anthropologue, est directeur d'études à l'EHESS.

LE MONDE edition du 18 octobre

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