Le " ségolénisme " est-il un socialisme ?

Le " ségolénisme " est-il soluble dans le socialisme ? Lundi 19 février sur TF1, Ségolène Royal a déclaré : " Je suis socialiste. " Mais dans son discours de Villepinte, le 11 février, au cours duquel elle a présenté son " pacte présidentiel ", elle ne s'est référé à aucun grand ancien du socialisme : ni à Jean Jaurès, ni à Léon Blum, ni à François Mitterrand. Jacques Delors a été le seul socialiste cité. Le mot " socialiste " n'a pas été davantage mentionné, la candidate investie par le PS se contentant d'un salut à " toute la famille de la gauche rassemblée " et d'une allusion finale aux " internationalistes qui ont fondé notre parti ".

La présidente de la région Poitou-Charentes avait proclamé, avant son investiture, que son programme serait bien " socialiste ", pour mieux se différencier de Lionel Jospin qui avait dit le contraire en 2002. Cette fois, elle n'a même pas pris la peine d'évoquer le " projet socialiste " adopté par le PS le 1er juillet 2006. Certes, sur ses cent propositions, quarante-neuf - pour la plupart complétées, remaniées, ajustées - sont issues, notamment sur le plan social, du " petit livre rose ". Mais la candidate s'est placée ailleurs, présentant à des électeurs qui ne croient plus " à la magie des promesses ", aux " engagements d'un jour et à la démagogie ", " plus qu'un programme, un pacte d'honneur, un contrat citoyen ". Elle a livré " sa " vision de la société.

Jusqu'à Villepinte, le " ségolénisme " était d'abord ressenti comme une méthode qui réhabilitait la " démocratie participative ", cultivant l'écoute des " vraies gens " pour porter leurs espérances et leurs colères. Le 11 février, elle a pris appui autant sur " Odile ", " Martine ", " Adeline ", " Karim ", un " père de famille alsacien " que sur le Père Joseph Wresinski, fondateur d'ATD Quart Monde, Aimé Césaire, André Malraux ou Diam's, pour transmettre le message de " plus de deux millions " de participants ayant exprimé ce que " la société politique n'entendait plus ".

Le contrat citoyen qu'elle veut mettre en oeuvre si elle est élue sera d'abord fondé sur sa conception de la démocratie participative (jurys citoyens, référendum d'initiative populaire, etc.). Au-delà des petites musiques iconoclastes que Mme Royal avait fait entendre pendant la campagne interne au PS - ordre juste, encadrement militaire des jeunes délinquants, révision de la carte scolaire, réhabilitation de la valeur travail -, qu'elle a longuement développées sur TF1, elle a doté son " ségolénisme " d'un cadre idéologique, à travers ce qu'elle a incidemment appelé les " cercles vertueux ".

Derrière un style qui utilise la première personne du singulier - " Je m'engage ", " Je veux " -, elle a structuré sa pensée politique. Le " ségolénisme " ne se veut pas la copie d'un socialisme centenaire ou d'une social-démocratie en mutation, ni même d'un réformisme radical. Il se fonde sur des " valeurs universelles " : celles de l'humanisme, de la République et de " la grande lumière jamais éteinte de la Révolution française ". Il est constitué de plusieurs cercles qui se rejoignent et se superposent.

A la logique du libéralisme - " celle du laisser-faire (...) qui vise le profit immédiat et nous prépare au pire " -, Mme Royal n'oppose pas celle du socialisme mais de " la volonté ", celle du volontarisme et de la réforme. Sur l'économie, elle veut " libérer les énergies " et " réconcilier les Français avec l'entreprise ", dès l'école...

Sur la réforme d'un Etat " devenu beaucoup trop lourd ", elle tient un discours totalement inédit pour des militants socialistes, en dénonçant " ce vieux jacobinisme qui est l'un des démons les plus malins de ce pays " tout en révélant sa " passion du service public ". Si on ajoute la régionalisation à amplifier, " les insécurités " à combattre ou encore le principe selon lequel tout nouveau droit doit être assorti de devoirs, son discours emprunte à la fois à Pierre Mendès France, à Michel Rocard et à Tony Blair. " Langage de vérité ", " rigueur ", " respect " et " réalisme " cohabitent.

Certains n'ont retenu de son adresse à la jeunesse que son côté " maternant " - très présent sur TF1 -, mais on relève des échos avec le discours à la jeunesse de Mendès France, le 22 décembre 1955. Mme Royal a récusé " un projet où la jeunesse est infantilisée, considérée comme une charge, voire une menace ou un danger ", avant d'ajouter : " Une société qui a peur de sa jeunesse est une société qui n'a plus confiance en elle. " Il y a cinquante ans, " PMF " avertissait : " L'efficacité du régime républicain, du régime de liberté, ses chances de survie et de prospérité dépendent donc des liens qu'il saura créer entre la jeunesse et lui. Si notre République ne sait pas capter, canaliser, absorber les ambitions et les espoirs de la jeunesse, elle périclitera. "

DE MITTERRAND AUX ALTERMONDIALISTES

Sur le syndicalisme - qu'elle a renoncé à vouloir obligatoire -, la démocratie sociale et le passage par la négociation avant toute réforme sociale, Mme Royal a une approche plutôt social-démocrate. Sur d'autres thèmes, elle renoue avec des accents altermondialistes - plus sur l'environnement, les délocalisations et les OGM que sur la mondialisation elle-même. Ou avec la vulgate mitterrandienne, quand elle dénonce, par exemple, " la règle sans frein du profit financier ".

Sur la violence dans les quartiers, l'oratrice a eu recours à un langage alarmiste, partagé par la gauche du PS : " Si rien n'est fait (...), il y aura des émeutes d'une violence extrême (...), des gestes de désespoir radical, des actes de nihilisme sans pareil (...), et c'est tout le lien social qui, de proche en proche, menacera de craquer. " Le ton, cependant, n'est pas sans rappeler celui de Jacques Chirac, en 1995, sur " la gravité de la fracture sociale qui menace - je pèse mes mots - l'unité nationale "...

Ségolène Royal a un projet plus " ségoléniste " que socialiste, même si, pourvu d'un catalogue de mesures sociales qu'elle entend mettre en oeuvre malgré le caractère jugé " insoutenable " de la dette publique, il a été perçu comme marquant une inflexion à gauche.

Le socialisme réformiste incarné par le PS de François Hollande se trouve désormais environné de plusieurs cercles - humaniste, social-libéral, régionaliste, républicain, participatif, altermondialiste, mitterrandien. L'issue de la campagne présidentielle montrera s'ils traduisent pour lui une conversion éphémère ou durable.

La candidate socialiste a fait de Poitou-Charentes un laboratoire de sa méthode singulière. De même, son " pacte présidentiel " tente d'explorer de façon expérimentale, plus pragmatique qu'idéologique, les voies d'un socialisme rénové.

Michel Noblecourt

© Le Monde

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