Les "Bibs", Ségolène et les 35 heures



CLERMONT-FERRAND CORRESPONDANT


Pas de temps à perdre. Il est à peine 13 heures, les 'Bibs' de l'équipe du matin qui ont pris leur poste à 5 heures filent sans s'attarder. Sur le parking de l'usine de la Combaude, l'un des quatre sites industriels que Michelin possède à Clermont-Ferrand, un ouvrier de l'atelier de rechapage se laisse quand même aller à un commentaire : 'Les 35 heures, c'est super, ça fait des vacances en plus, mais les samedis travaillés, c'est pénible.' Et s'il fallait signer à nouveau un accord de réduction du temps de travail (RTT) ? L'homme répond d'une moue embarrassée : 'Faudrait quand même bien réfléchir...'

La veille, la presse a titré sur le pavé jeté dans la marre par Ségolène Royal. La charge de la présidente (PS) de Poitou-Charentes est sévère. 'En termes de qualité de vie au travail, les résultats des 35 heures sont mitigés', écrit-elle sur son blog Désirs d'avenir. Pour preuve, assène-t-elle : 'Chez Michelin, les cadres ont bénéficié de jours de congé supplémentaires et les ouvriers sont venus le samedi.'

A Clermont, place des Carmes - siège du leader mondial du pneu -, la référence à Michelin n'a pas surpris. Dans la rhétorique des politiques, l'entreprise a supplanté Renault. Cela remonte à l'automne 1999, lorsque le groupe avait annoncé simultanément une hausse de ses bénéfices et la suppression de 7 500 emplois en Europe. L'affaire avait cristallisé la dénonciation des licenciements 'boursiers' et l'aveu de l'impuissance des pouvoirs publics. 'L'Etat ne peut pas tout', avait convenu le premier ministre, Lionel Jospin. Michelin va-t-il aujourd'hui devenir la référence obligée du débat sur les 35 heures ?

'En nombre d'heures passées derrière la machine, c'est sûr qu'on bosse plus qu'avant', explique Jacques qui travaille depuis vingt-sept ans dans la grande usine de Cataroux. 'Nos trente minutes de casse-croûte et nos vingt minutes de pause journalière ont été enlevées du décompte du temps de travail effectif. Les chefs d'atelier font la chasse à ceux qui essaient de grignoter des minutes sur les pauses et les lettres d'avertissement se multiplient.'

Le 29 mars 2001, il a voté non au référendum organisé par la direction sur le projet d'accord concernant la RTT. Chez les 27 000 salariés de la Manufacture française des pneumatiques Michelin - la moitié travaillent à Clermont -, la participation a atteint 95 %, et le oui a rassemblé 59,6 % des suffrages. Le vote a révélé un profond clivage. Ouvriers et employés avaient choisi le non à 51,3 %. Les techniciens, les agents de maîtrise et les cadres avaient fait pencher la balance en sens inverse.

Cette différence s'est matérialisée dans les syndicats. Tandis que la CFDT appelait à voter en faveur de l'accord, la CGT et SUD faisaient campagne contre. 'Aujourd'hui, cinq ans après, je revoterais non', assure Jacques.

Dans les rangs de SUD-Michelin, on persiste à penser que l'accord est mauvais. 'On a gagné quelques jours de repos supplémentaires, mais cela a ouvert la voie à la flexibilité et à l'intensification du travail', estime Zakir Ali Mandjee, le secrétaire national de SUD-Michelin. 'Cela n'a pas été un accord gagnant-gagnant. Le temps de travail effectif a augmenté et la boîte nous a bouffé un certain nombre d'avantages.'

A la CGT, le temps n'a pas effacé les rancoeurs. 'Les ouvriers ont été lésés', affirme Jean-Michel Gilles, membre du secrétariat du syndicat et agent depuis vingt ans dans l'atelier de tréfilerie de Cataroux. Il a un peu de mal à l'avouer, mais les propos de Mme Royal lui paraissent justes. 'S'il fallait revoter, ce serait encore non', assure-t-il, persuadé que l'opposition gagnerait du terrain dans les ateliers.

Chez Michelin, l'accouchement des 35 heures s'est fait dans la douleur. Pour tout le monde. La direction a dans un premier temps freiné des quatre fers. 'Une réduction autoritaire du temps de travail - si elle ne s'accompagne pas d'une amélioration de la productivité - pourrait conduire le groupe à transférer ses activités dans d'autres pays, à réduire ses effectifs en France', menaçait un document interne rédigé au moment de la loi Aubry 1, qui gardait un caractère facultatif aux 35 heures. Il a fallu Aubry 2 pour que s'ouvrent les négociations.

Le document soumis à référendum en mars 2001 soumettait la diminution du temps de travail aux impératifs de compétitivité. Le préambule de l'accord établissait, sans le dire explicitement, une hiérarchie entre les différents objectifs. Il s'agissait de rechercher 'un nouvel équilibre entre quatre domaines : aménagement et organisation du temps de travail, RTT, emploi et salaires'.

La CFDT a payé cher son soutien au texte. 'Aux élections professionnelles qui ont suivi, nous nous sommes retrouvés en troisième position derrière la CGT et SUD', rappelle Jean-Claude Bagel, l'un des dirigeants historiques du syndicat, à la retraite depuis le 1er juin grâce à l'accord de cessation anticipée d'activité qui a accompagné celui sur les 35 heures. Signe de l'évolution des mentalités dans les ateliers et les bureaux, la centrale s'est refait une santé. 'Il a fallu donner beaucoup d'explications dans les usines.' Aujourd'hui, la CFDT a reconquis le secrétariat du comité d'entreprise grâce à une alliance avec la CGC.

Ce retour en grâce équivaut-il à une approbation de la manière dont les 35 heures s'appliquent ? 'Si on revotait aujourd'hui, ce serait oui à 80 %', estime Nicolas Clair, le secrétaire de la CFDT-Michelin à Clermont. A moins de 30 ans, il est l'artisan du renouveau cédétiste. 'A l'époque des négociations, j'étais un simple adhérent. Le jusqu'au-boutisme de la CGT et de SUD m'a poussé à devenir un militant.' Son réformisme est assumé. 'C'est vrai que les 35 heures ont été échangées contre l'annualisation et la flexibilité du travail. Mais le résultat est là : on travaille entre 6 et 14 jours de moins qu'avant.'

Il reconnaît qu'une insatisfaction demeure : 'Certains ont mal vécu le fait que la RTT ne soit pas le fruit d'une victoire remportée sur le patron, mais le résultat d'un compromis. Il y a aussi l'accumulation de petites frustrations. Les congés d'ancienneté ou pour les événements familiaux ont disparu. Certains ont eu le sentiment qu'on leur retirait des acquis sociaux. Et d'ajouter : 'Aujourd'hui, j'en veux beaucoup à Mme Royal parce que les samedis travaillés, cela existait avant les 35 heures.'

Dessinatrice industrielle pendant trente-cinq ans chez le géant du pneu et députée socialiste de la circonscription où sont implantées les usines Michelin, Odile Saugues tranche avec plus de véhémence encore : 'Mme Royal ne sait pas de quoi elle parle.' 'J'ai des copains à l'usine. Pour rien au monde ils ne reviendraient sur la RTT, même si ce n'est pas la panacée', ajoute cette fabiusienne de toujours. De quoi alimenter les débats préprésidentiels au PS.

Manuel Armand
Le Monde du 09.06.06
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