Les clés du cabinet noir, par Laurent Greilsamer

LE MONDE | 08.05.06

La France a une longue pratique des cabinets noirs. On en parle habituellement peu, mais on connaît leur existence. On ne les respecte pas, mais on les craint. Les cyniques les estiment indispensables et les croient naturels. Les angéliques les jugent pernicieux et promettent leur dissolution. Mais force est de constater qu'ils font toujours partie des meubles. Estampillés Ancien Régime, fleurant la lettre de cachet, le viol de correspondance et s'imposant comme les alliés sinistres et indispensables du pouvoir, ils sont parvenus à survivre au grand coup de balai de la Révolution.
C'est que le cabinet noir n'a pas d'âge : toujours prêt à servir, à grenouiller, à bidouiller. Il n'a pas d'âme non plus, et encore moins d'états d'âme. Il agit, brasse et nage en eaux troubles. Non seulement il voit tout, comme la police, mais il monte des coups. Tordus, bien sûr.
C'est sa facette moderne, car le cabinet noir classique fonctionnait comme une annexe clandestine du ministère des Postes. On l'appelait d'ailleurs souvent le 'cabinet des postes'. Le cabinet noir contemporain a étendu son champ d'action à la rumeur, à l'intoxication et à la fabrication de ces 'boules puantes' préélectorales que le général de Gaulle avait condamnées en son temps.
Mais le cabinet noir est une véritable passion française ! Le gaullisme lui-même a disposé en la matière d'une panoplie complète, à la lisière des services secrets. Citons pour mémoire le Service d'action civique (SAC), sorte de groupe d'intervention rapide composé d'idéalistes, de gros bras et de repris de justice. Et n'oublions pas les riches réseaux Foccart, du nom de Jacques Foccart (1913-1997), le M. Afrique de l'Elysée. La Mitterrandie n'a pas été en reste en se dotant d'un surprenant appendice désigné sous le vocable de 'cellule de l'Elysée' capable d'assurer écoutes téléphoniques, filatures, censure et protection rapprochée.
Dans ces domaines particuliers, mille affaires sont traitées discrètement quand brusquement une erreur de manipulation vient jeter une lumière crue sur un pan du système. Tout se gâte alors. C'est le sel de l'affaire Clearstream, qui n'a pas encore rendu tout son suc.
L'affaire d'Etat est à la politique ce que le fait divers est à la société. Un révélateur. Un trou de serrure par lequel il est soudain permis de découvrir ce qui est par définition caché. L'affaire d'Etat vit et prospère au coeur du pouvoir pour abattre l'un des siens. Le seul fait de pouvoir la qualifier signifie son échec. Un bon coup tordu est un coup tordu invisible.
Les inventeurs de l'affaire Clearstream ont puisé dans l'arsenal basique de toute affaire : l'argent, la rivalité, l'ambition. C'est un conte pour adultes avec en arrière-plan une banque, des flux financiers et des listings de clients. Pour enclencher la manipulation, les inventeurs ont introduit dans ces listings des noms d'agents des services spéciaux, d'industriels de l'armement et d'hommes politiques de droite et de gauche.
On ignore encore qui sont ces pieds nickelés ainsi que l'identité du fameux corbeau qui crut devoir signaler l'affaire à la justice. On tombera probablement de haut. N'a-t-on pas trouvé à l'origine de l'affaire du Collier (1785-1786), qui ruina définitivement le crédit de Marie-Antoinette et le sort de l'Ancien Régime, une misérable escroquerie manigancée par un petit capitaine et sa mirobolante épouse, Mme de la Motte ?
On ignore aussi le rôle précis du premier ministre, Dominique de Villepin, visiblement prompt à la manoeuvre. On ignore enfin le degré de candeur de son ministre de l'intérieur, Nicolas Sarkozy, et de sa ministre de la défense, Michèle Alliot-Marie. Trois victimes autoproclamées d'une ténébreuse affaire dont ils possèdent davantage les clés que nous.

Laurent Greilsamer
Article paru dans l'édition du 09.05.06



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