Les deux options de Ségolène Royal, par Alain Touraine

Point de vue


La victoire de Ségolène Royal transforme profondément la situation politique au Parti socialiste (PS), et la gauche du non ne se relèvera pas de sa défaite. Ségolène Royal a cassé le vase de Soissons. Cette victoire peut cependant déboucher sur deux orientations différentes.

La première est d'en finir avec une rhétorique d'extrême gauche détachée de la réalité. La gauche parle depuis très longtemps, et en particulier depuis 1981, le langage le plus radical et le plus anticapitaliste qui soit. La victoire du non au référendum sur la Constitution européenne a été accompagnée, y compris au PS, de commentaires violents affirmant que l'économie de marché et la justice sociale sont incompatibles, qu'il faut donc renforcer l'emprise de l'Etat et du secteur public sur l'économie.

Cette position est surprenante dans un continent où l'économie de marché n'empêche pas un fort prélèvement de l'Etat sur le revenu national, et en particulier au service d'un système de sécurité sociale très développé. Cette tendance radicale a conduit le PS à chercher des alliances avec tous les groupes qui se trouvent à gauche de la gauche ou même dans l'extrême gauche. Cette orientation, ou au moins cette apparence d'orientation, est responsable de l'affaiblissement du PS. Non seulement parce que sortir de l'économie de marché est un objectif privé de tout sens concret, mais aussi parce que le PS n'est pas le parti du prolétariat, mais au contraire un parti où les cadres sont plus nombreux que les petits salariés. La seule explication de ce paradoxe est que ce sont les salariés du secteur public, et en particulier les cadres, qui ont construit cette idéologie, qui rend une victoire de la gauche de plus en plus impossible.

Si on accepte cette analyse, la grande question qui se pose aux membres du PS, anciens et nouveaux, est : comment sortir de cette impasse ? Comment revenir à une politique réaliste ? Dominique Strauss-Kahn (DSK) là-dessus a dit tout haut ce que beaucoup pensent tout bas : il faut devenir social-démocrate comme tous les autres partis socialistes en Europe. Mais, s'il a bien défini l'objectif à atteindre, il n'a pas trouvé de réponse à la question plus concrète : comment y parvenir ? C'est-à-dire comment gagner l'élection sans se laisser entraîner par un électorat d'extrême gauche qui venait de montrer sa force en obtenant la victoire du non.

Il est indispensable et urgent que la gauche française se définisse par rapport à des situations réelles et non pas par rapport à un héritage idéologique, tout comme il est indispensable qu'elle comprenne les problèmes d'une société où la diversité culturelle augmente et où le vocabulaire républicain aboutit à accroître les inégalités.

Les premières déclarations de Ségolène Royal sur ce point marquent une heureuse liberté de pensée et de décision. Mais l'échec de DSK peut conduire à la seconde hypothèse : la candidate Ségolène Royal correspond à un mécontentement profond de l'opinion publique. Dans cette perspective, elle est une candidate "antiparti" et doit donc chercher des appuis dans toutes les directions, y compris l'extrême gauche ; elle doit aussi s'écarter le plus clairement possible de tout ce qui évoque le marécage centriste où la gauche n'a jamais trouvé la victoire.

Le phénomène Ségolène serait une nouvelle version du phénomène Mitterrand. Cette seconde hypothèse, parce qu'elle est plus simple que l'autre, semble conduire plus facilement à la victoire. La première au contraire se heurte à la difficile question : comment remplacer les votes de l'extrême gauche ? Ségolène Royal est-elle capable d'attirer une partie importante de la gauche de la gauche, en même temps que des secteurs les plus variés de l'opinion ?

La difficulté de choix entre ces deux politiques vient de ce que les conditions qui ont permis à Ségolène Royal de gagner facilement le premier concours risquent de l'empêcher de gagner le second, face à la légion romaine commandée par Nicolas Sarkozy.

Cette comparaison des deux sens que Ségolène Royal peut donner à sa victoire impose comme conclusion que, pour gagner l'élection présidentielle, elle doit combiner les deux chemins. Elle doit continuer à apparaître comme une représentante directe du peuple, celle qui fait pénétrer la démocratie participative dans un système politique dont la représentativité a gravement diminué. Elle doit aussi choisir une politique qui combine ouverture économique et réformes sociales.

Si elle parvient à combiner ce changement de forme avec ce changement de fond, elle vaincra Sarkozy. Car toute la France se sent coupée de la "classe politique". Si elle se laisse entraîner, par son désir de trouver partout des soutiens, à redonner vie aux vocabulaires et aux doctrines politiques de l'extrême gauche, elle ira vers la défaite. Gageons toutefois que les chances de succès sont les plus fortes. Beaucoup de pays espèrent que Ségolène Royal saura utiliser sa victoire pour redresser une France paralysée par la stagnation, les préjugés et l'absence de confiance en elle-même.


Alain Touraine est sociologue.

Le Monde du 23.11.06

Commentaires (1)

1. eric 20/12/2006

"sortir de l'économie de marché est un objectif privé de tout sens concret"; la messe est dite pour ce socionigologue à la botte de la bien pensance molle; purée tiède, va! Où trouver l'énergie de supporter ce bourrage de crâne néo-libéral, asséné depuis 1983 (de ce temps-là c'était Libé qui s'en occupait pour nous mener à la gauche caviard, et à sa ruine).

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