Les jeunes victimes du modèle français, par Eric Le Boucher



C 'est un événement : l'Académie des sciences morales et politiques croit nécessaire de publier un livre cri d'alarme : La France prépare mal l'avenir de sa jeunesse (éditions du Seuil). Il n'y a que très peu de précédents dans l'histoire de France d'une telle mobilisation des cinquante habits verts, éminences nationales de la philosophie, du droit, de l'économie, de l'histoire. Le document est solennel, avec une préface signée par deux anciens premiers ministres, Raymond Barre et Pierre Messmer. Le travail a été coordonné par le chancelier Gabriel de Broglie, le secrétaire perpétuel Michel Albert, et présidé par Marcel Boiteux. Le livre accusateur a été fait à partir de contributions nombreuses, demandées aux meilleurs spécialistes, qui sont publiées parallèlement par le Cepremap (éditions de l'Ecole normale supérieure).

Si la France est inquiète, pessimiste, désemparée, en révolte, c'est parce qu'elle traite mal ses enfants, expliquent les nobles vieillards. Défaillance éducative, chômage massif, précarité et dette pénalisent la jeunesse et, comme "l'angoisse des parents grandit avec le désarroi des enfants", la France connaît "une singulière inaptitude à se projeter positivement dans l'avenir".
Le livre a un autre intérêt que d'être un violent coup de sabre donné aux gouvernements actuel et passés depuis vingt ans. Synthétisant les études récentes sur les défauts du modèle français, il parvient à étayer une conclusion simple d'une portée générale : la France fait mal à force de vouloir bien faire. L'échec est celui de la politique des bons sentiments. Les effets pervers des politiques sociales ou éducatives, conduites pourtant avec la meilleure volonté, submergent leurs effets positifs.
Le mécanisme est schématiquement celui-ci : en protégeant telle catégorie, le système expose les autres. Puis en protégeant alors telle autre, il expose encore plus fortement celles laissées en dehors, et ainsi de suite, jusqu'à un réduit de laissés-pour-compte qui sont exclus de tout. La France sociale qui se veut égalitaire est devenue ainsi une machine à exclusion. Voilà pourquoi les jeunes sont mal traités, plus particulièrement les jeunes sans qualification et plus encore ceux des banlieues. Prenons deux exemples pour le comprendre.
Le marché du travail. Les faits sont apparus en pleine lumière avec la crise du contrat première embauche (CPE) au printemps 2006 : le chômage des jeunes en France est parmi les plus élevés des pays de l'OCDE et, lorsqu'ils parviennent enfin à décrocher un job, il s'agit à 87 % d'un contrat temporaire (40 % au Danemark). On peut émettre une explication : la flexibilité nécessaire dans le capitalisme actuel passe par les jeunes, mais ceux-ci, ayant passé 30 ans et ayant trouvé un contrat à durée indéterminée (CDI), bénéficient à leur tour de garanties fortes. Plutôt que de précariser tous les salariés, la France a fait le choix de conserver ces garanties fortes intactes, mais il faut remonter une longue "file d'attente" au départ de la vie. Cette politique est pénible certes, mais elle permet au total de contenir le mal. C'est le choix français délibéré d'un marché de l'emploi dual : très dur au départ, doux ensuite.
Passons sur le côté égoïste d'un tel choix qui demande aux jeunes d'absorber seuls le choc de la précarité. Passons aussi sur le creusement des niveaux de vie entre générations qu'il provoque. Constatons que, la mondialisation s'imposant, l'accès à l'emploi en CDI devient de plus en plus tardif et difficile, et qu'entre-temps la dualité "accroît la dispersion des destins selon l'origine scolaire" : les moins qualifiés sont les plus pénalisés, au point que certains n'accèdent jamais au CDI rêvé. Voilà comment la France, à vouloir "protéger" les emplois existants, creuse les inégalités et crée des exclus à vie. Les académiciens soulignent qu'il existe d'autres choix possibles, comme en Allemagne ou en Europe du Nord.
Deuxième exemple : l'éducation, où l'on retrouve un autre dualisme. Comme les autres pays, la France a fortement accru l'accès à l'enseignement supérieur tout en voulant protéger sa spécificité : la sélection. Ainsi allait-on donner à tous les fils d'ouvriers les diplômes qui étaient réservés aux fils de bourgeois, l'élitisme républicain allait assurer l'égalité de chances. Mais, d'une part, cette sélection jette dehors 150 000 jeunes par an, que l'école abandonne sans aucune formation, d'autre part, le nombre d'élèves des grandes écoles n'a guère été augmenté et c'est l'université qui a dû, seule, sans moyens, absorber le choc du nombre. Elle n'a pas pu et pas su. Dès lors, comme parallèlement, les entreprises sont devenues plus sélectives, le diplôme ne garantit plus l'obtention d'un poste de cadre, et beaucoup de bacheliers doivent accepter des emplois non qualifiés. D'où un sentiment terrible de déclassement.
N'y échappent que les enfants accompagnés culturellement et financièrement par leur famille. Et voilà, à l'inverse de la volonté de départ, comment les jeunes ont perdu de l'autonomie par rapport à leurs parents et comment l'enseignement est devenu une machine à reproduire les inégalités.
Ces deux échecs français ne condamnent ni la possibilité d'une protection sociale des salariés ni la nécessité de généraliser l'accès à l'enseignement supérieur, concluent les académiciens. Ils soulignent combien les bons sentiments font de mauvaises politiques s'ils ne sont pas armés de profondes réformes d'adaptation menées jusqu'au bout.

Eric Le Boucher
Le Monde édition du 14.01.07


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