Les SDF enfin réhumanisés, par Alain Mergier


A suivre le débat suscité par les tentes de Médecins du monde, on serait enclin à résumer l'histoire de la façon suivante : tout le monde s'était habitué aux SDF qui, de ce fait, étaient devenus invisibles. En leur distribuant des tentes, Médecins du monde leur a restitué une visibilité, ce qui permet de reposer le problème de leur logement. Tout cela paraît logique.

Mais à y regarder d'un peu plus près, cette vision me semble escamoter quelque chose de central. Quelque chose de très gênant, au coeur du fonctionnement institutionnel.

Revenons un instant sur cette question de visibilité et d'invisibilité. A force de voir les SDF, nous nous serions habitués, et leur existence aurait ainsi perdu son caractère inadmissible. Présupposé fort : l'habitude de voir la misère totale y rend insensible. Vous y croyez, vous ? Moi, non. Je pense qu'il en va d'un tout autre processus.

Voila vingt ans que les SDF sont, par définition, offerts à une visibilité totale. Totalement exposés dans nos rues. Privés de tout, y compris d'intimité. Sans domicile fixe, entendez : sans possibilité de se mettre en retrait du regard des autres. Vivre dans la rue, c'est aussi cela. Un exemple à méditer pour comprendre la portée de la visibilité totale de la misère totale : comment trouver un endroit pour déféquer ?

Mais, en même temps, depuis vingt ans, le discours social, celui des experts et des politiques, a construit une image officielle des SDF : ce sont des personnes qui ont tout perdu, travail, maison, famille, amis, biens matériels, et qui, emportées par ce dénuement, finissent par perdre aussi leurs facultés de jugement. D'où l'argument massue que chacun connaît : 'Pour les aider, il faut quasiment le faire contre leur gré'.

Articulation majeure ! Ils ne savent plus distinguer ce qui est bon de ce qui est mauvais pour eux. Autrement dit, et là réside selon moi le coeur du problème : ces gens sont déraisonnables. Mon propos n'est pas de discuter le fait de savoir si les SDF ont un comportement qui les met en danger ou non : je veux simplement dire que, sans doute pour les meilleures raisons du monde, les secours apportés aux SDF sont accompagnés d'un discours qui, en leur déniant la rationalité, aboutit, de fait, à réduire leur humanité. Aucune mauvaise intention n'est requise pour en arriver là.

Cependant, cet avers de l'action humanitaire rencontre l'intérêt institutionnel quand il s'agit de régler le problème des SDF. Le discours technico-humanitaire des secours aux SDF enclenche un processus d'insensibilisation publique dont on peut distinguer trois aspects.

1) La réduction de leur humanité rend la situation des SDF, sinon acceptable, du moins négligeable. Ainsi, ce n'est pas l'habitude qui rend insensible mais bien au contraire, c'est un processus d'insensibilisation qui permet à l'habitude de s'installer ;

2) En réduisant l'humanité, les discours technico-humanitaires transforment les SDF en 'objets d'intervention'. Les SDF sont réduits à leur corps dont il faut assurer l'identification, la disponibilité, l'accès. On doit pouvoir les déplacer, les évacuer, s'en occuper même 'à leur corps défendant'.

3) In fine, ce phénomène humainement négligeable, objet d'expertise, est évacué en tant qu' enjeu politique.

De ce processus résulte la neutralisation institutionnelle de cette ignominie : 10 000 personnes seraient, à Paris, totalement démunies, en extrême vulnérabilité.

C'est cette situation que les tentes de Médecins du monde viennent perturber. Comment ? Dire que les tentes rendent visibles les SDF, c'est de nouveau escamoter le problème. En fait, les tentes distribuées par Médecins du monde sont des tentes normales. Comme dans n'importe quel camping, ces tentes cachent. Elles mettent à l'abri des regards. Avec les tentes, le SDF se soustrait au regard de l'autre.

Et ce qui se manifeste dans ce retrait, c'est quoi ? La nécessité d'être à l'abri des regards pour s'occuper de soi. Besoin d'intimité. Ces lieux minuscules manifestent l'humanité de ceux qui ont tout perdu : la pudeur de ceux qui sont exposés, totalement, à tout instant, au regard neutralisé de l'autre. La pudeur, dignité première.

Les tentes ne rendent pas visibles les SDF, elles restituent leur humanité en les soustrayant à la visibilité totale. Scandale donc : les tentes rendent évident que ces gens-là sont des humains à part entière. Les médias emboîtent le pas, leur donnent la parole. Et ils parlent. Ils parlent d'eux, disent ce que sont les tentes pour eux, disent ce que sont les centres d'urgence. Ils disent ce dont ils ont besoin. Ils disent qu'ils veulent choisir. Ils expliquent leur choix. Leur volonté. Ils savent discerner. Ils raisonnent. Ils revendiquent d'avoir la main sur leur vie. Des êtres humains, à part entière. Comme vous. Comme moi. Refusant comme vous et moi de se voir réduit au statut d'objet d'une quelconque expertise.

Le processus d'insensibilisation publique s'enraie, se retourne. La neutralisation institutionnelle s'effondre. L'opinion hume l'intolérable, reconnaît le scandale éthique. L'enjeu politique devient incontournable.

Bravo Médecins du monde ! Mais rien n'est gagné car, derrière la résistance institutionnelle, il y a le fonctionnement du pouvoir : pouvoir de l'expert, pouvoir du politique, pouvoir de ceux qui ont mission de faire ce qui est bon pour l'autre et qui, pour assurer la productivité de leurs actions, l'efficacité de leur engagement, imposent une rationalité qui prive cet autre de sa parole, de son statut d'acteur de sa propre vie.

Médecins du monde propose une autre approche de l'action publique fondée sur la reconnaissance de la parole de ceux qui ont sombré dans la très grande vulnérabilité. Cette reconnaissance est le véritable enjeu de l'affaire des tentes.

Alain Mergier est sociologue et coauteur avec Philippe Guibert du 'Descenseur social' (Plon, 2006).

Le Monde du 11.08.06

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