Lionel Jospin : l'effet "à rebours", par Michel Noblecourt

En se déclarant, le 28 juin, 'disponible' pour briguer éventuellement l'investiture socialiste à n l'élection présidentielle, Lionel Jospin espérait susciter, au moins chez les socialistes, 'l'envie' de sa candidature. Deux mois après, la dynamique s'est essoufflée sans avoir vraiment commencé. L'ancien premier ministre n'a fait bouger aucune ligne. Dans les sondages, et à la faveur de ses différentes interventions, dont celle du 26 août à l'université d'été de La Rochelle, il a grappillé un point ou deux, mais reste largement distancé, comme tous les autres prétendants, par Ségolène Royal. Dans le baromètre TNS-Sofres du 8 septembre pour Le Figaro-RTL-LCI, il est à 23 % d'intentions de vote (+1,5 point sur juillet) quand Mme Royal est, elle, à 34 % (+ 2 points).

 


A l'intérieur du PS, il n'a guère enregistré de ralliements au-delà de son cercle de fidèles, au sein duquel de jeunes élus - Manuel Valls, Eric Besson, Harlem Désir, Kader Arif - sont pourtant montés en première ligne aux côtés d'anciens du parti, comme Daniel Vaillant, Bertrand Delanoë et Jean Glavany. Pis, le président du conseil général des Bouches-du-Rhône, Jean-Noël Guérini, un jospiniste de coeur, a rejoint la présidente de la région Poitou-Charentes.

Dans la galaxie jospiniste, qu'il s'agisse des fidèles ou des proches de Dominique Strauss-Kahn, il était de bon ton de dire que l'entrée dans le jeu de M. Jospin allait stopper le mouvement en faveur de Mme Royal. Or, en deux mois, celle-ci a engrangé les soutiens : Arnaud Montebourg ; Gaëtan Gorce et Christophe Caresche du groupe Nouvelle Voix, jusqu'alors proche de M. Delanoë ; Vincent Peillon, Michel Vauzelle et une partie du NPS. Ainsi, loin de donner un coup d'arrêt au 'ségolisme', la campagne virtuelle de l'ancien leader de la 'gauche plurielle' a un effet 'à rebours' et joue en faveur de la favorite des sympathisants socialistes dans les sondages.

Les armes utilisées par M. Jospin se retournent contre lui. A La Rochelle, devant les militants du Mouvement des jeunes socialistes (MJS), il s'est appesanti sur le remords du 21 avril. Son propos, prononcé avec une émotion non feinte, sur le départ du 'général vaincu', assumant le 'choc de cette défaite' et sortant de la route faute de pouvoir mener ses troupes à un combat législatif victorieux, a fait mouche. Même s'il avait déjà confessé des erreurs, M. Jospin n'était jamais allé aussi loin dans l'autocritique de sa campagne de 2002, ne se bornant pas, cette fois, à attribuer sa défaite à la seule dispersion de la gauche plurielle. L'épreuve était nécessaire mais pas suffisante. M. Jospin s'est bien gardé d'expliquer pourquoi après avoir annoncé son retrait de la vie politique, il mettait fin prématurément à sa retraite. Il a justifié sa sortie, pas son retour.

En s'autoproclamant, le 4 septembre sur France Inter, 'capable d'assumer la charge de chef de l'Etat' dans 'un monde extraordinairement incertain et inquiétant', 'apte à assumer cette mission', jugeant que de tous les postulants il est celui 'qui a approché cette fonction de plus près', M. Jospin recourt à la stratégie de la disqualification de ses rivaux - qui, a-t-il rappelé, avec malice, ont tous été 'ses' ministres, alors sous son autorité - en visant d'abord Mme Royal, qu'il juge inapte à la fonction suprême. A 69 ans, il est, par son parcours, fondé à dire qu'il est de tous les possibles présidentiables, plus encore que Laurent Fabius, dont le passage à Matignon remonte à vingt ans, celui qui cumule le charisme, l'expérience et les compétences d'un homme d'Etat. Mais l'image d'un président 'père de la nation' ne correspond peut-être plus aux attentes sur une autre pratique de la politique.

 

M. Jospin, qui avait théorisé, en 1983, la 'parenthèse' de la rigueur, invente aujourd'hui, en creux dans ses déclarations, une autre parenthèse sur un PS refermé sur lui-même depuis 2002. Telle la statue du Commandeur, retrouvant le ton et l'assurance qui lui étaient propres comme premier ministre, il fait la leçon à son parti. Et, en observant que le PS est dans la situation 'inédite' d'avoir un problème de 'leadership', il s'aliène François Hollande, accusé un peu vite, de surcroît, d'avoir freiné toute réforme des retraites. Il renie de fait celui qu'il a fait roi à la tête du PS, qu'il a couvert d'éloges jusqu'en 2004 - année d'une première rupture avec son successeur sur le référendum interne sur l'Europe, qu'il a désavoué - et qui, outre le fait d'avoir gardé la 'vieille maison' depuis neuf ans, a emporté trois belles victoires électorales en 2004. L'effet collatéral est immédiat : il se prive d'un soutien, plus encore d'un appel, d'un premier secrétaire dont il jugeait pourtant l'avis, le 28 juin, 'tout à fait important'.

'DANS LE PELOTON DES CAVALIERS...'

En se posant en recours, M. Jospin fait surtout comme si le PS, qui a enregistré 80 000 nouveaux adhérents en 2006, était incapable d'incarner le renouvellement politique. Si le parti faisait du 'général vaincu' de 2002 son candidat en 2007, il se livrerait à un exercice quasi 'masochiste', en reconnaissant qu'en quatre ans il a été incapable de faire émerger de nouveaux talents. C'est ce qui a amené Jean-Marc Ayrault à lui demander d'être 'loyal à l'égard des autres (...) qui peuvent représenter une autre génération'. Face au 'désir d'avenir' qu'essaie de personnaliser Mme Royal, M. Jospin, qui a exercé ses premières responsabilités nationales au PS en 1973, est renvoyé à son passé. Pour les nouveaux militants, il symbolise la 'vieille maison' du congrès d'Epinay de 1971, dont la page a été tournée. A première vue, Mme Royal, en politique depuis vingt-cinq ans, n'a pas davantage d'atouts pour porter le renouvellement. Mais, en ayant toujours été en marge du PS et de sa direction, elle a réussi, à tort ou à raison, à se bâtir cette image et elle en joue à fond. 'Ségolène Royal incarne le changement', assure M. Guérini.

A trois semaines du 3 octobre, date limite de dépôt des candidatures socialistes, les jeux ne sont pas faits. M. Hollande, toujours écartelé entre ses fonctions de premier secrétaire, sa situation de compagnon de 'Ségolène' et ses velléités de candidature, n'a pas dit son dernier mot. Mais, aujourd'hui, du fait de cet effet 'à rebours' qu'il a malgré lui généré, M. Jospin ne réunit pas les conditions qu'il a énoncées - être 'le mieux placé pour rassembler les socialistes, la gauche, le pays' - pour se mettre sur les rangs sans courir le risque d'une humiliante défaite lors du vote des militants. L'ancien premier ministre, qui semble vouloir réfléchir jusqu'au dernier moment avant de se déterminer, ne veut pas être 'un candidat supplémentaire'. Il ne peut concourir qu'en ayant, plus encore qu'en 1995, la certitude de l'emporter. A défaut d'être 'à la tête d'une charge', comme il l'a confié au Parisien du 6 septembre, peut-être devra-t-il alors songer à se replier 'dans le peloton des cavaliers' derrière le candidat ou... la candidate.

 

Michel Noblecourt

Le Monde édition du 13.09.06

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