Ma vie avec Ségo

Ségolène Royal a voulu instaurer un système artisanal de relations avec la presse, qui se révèle plus compliqué depuis la primaire socialiste. Tranche de vie de la journaliste du " Monde " accréditée auprès de la candidate

Elle vous salue toujours, en vous serrant la main, d'une voix inimitable : " Bonjour ! Rhôôô.. Vous êtes là ? " Evidemment nous sommes là. Vingt, trente, quarante journalistes de presse écrite, radio, télévision et photographes qui suivent en permanence Ségolène Royal, de la Grande Muraille de Chine à la banlieue de Lille. On appelle ça le " Ségo tour ".

C'est une course-poursuite avec une candidate perpétuellement souriante mais qui fuit de plus en plus le contact, blessée par les articles sur ses " bourdes ", méfiante vis-à-vis de la petite phrase qui pourrait lui échapper. Il n'y a plus de " off " dans les avions, ces conversations improvisées qui alimentent en partie les papiers. A chaque tentative pour aller la voir, un officier de sécurité se lève et barre le passage. " Les journalistes qui suivent Sarkozy sont obligés de lui dire de retourner à sa place tellement il n'arrête pas ", proteste-t-on. Rien à faire. C'est le " syndrome Jospin ", qui prononça dans un avion de retour de La Réunion le fameux " usé, vieilli, fatigué " à propos de Jacques Chirac, et qui déclencha une des plus belles polémiques de la campagne 2002. Ségolène Royal n'a rien oublié, qui s'entoure de mille protections. Il n'en a pas toujours été ainsi.

Au commencement, la candidate était plus accessible. Mais où cela a-t-il commencé ? Au Chili ? A l'époque, en janvier 2006, les journalistes qui la suivent sont rares. Trois, peut-être quatre qui se mêlent aux envoyés spéciaux chargés de " couvrir " l'élection de la présidente chilienne, Michelle Bachelet. J'en suis. Dès son arrivée à l'aéroport, Ségolène Royal se tourne et lance dans un charmant sourire : " Vous pouvez encore repartir, je ne vais rien vous dire. "" vous êtes fétichistes ? " furibard aux journalistes qui ont évoqué ses chaussures à talons dans les quartiers populaires de Santiago. La primaire socialiste n'a pas encore vraiment commencé. Mais on a sondé la détermination de la présidente de Poitou-Charentes, et fait connaissance avec son carré de fidèles : Sophie Bouchet-Petersen, sa conseillère spéciale, Patrick Mennucci, chargé de l'organisation, Benoît Pichard, son chef de cabinet, et Agnès Longueville, son attachée de presse. Utile. Au retour, elle patiente à la sortie de l'avion pour lancer un

En réalité, tout commence à Privas, le 8 mars. Ce jour-là, Ségolène Royal, qui a raté son premier train, tire sa valise à roulettes toute seule sur un quai de la gare de Lyon. Aucun garde du corps à l'horizon, aucun " accompagnant " et trois journalistes seulement : Françoise Degois, de France Inter, Ilana Moryoussef, de France Info et moi-même. Dans le train, nous parlons pendant trois heures à bâtons rompus de tout, de la politique, du PS, de Dominique de Villepin. Les carnets de notes se remplissent. A l'arrivée, un choc. Dans cette petite commune ardéchoise, une foule d'un millier de personnes enthousiastes attend Ségolène Royal alors que la fédération socialiste du département ne compte pas plus de 600 cartes. Aucun bus, juste des voitures en tous sens sur le parking. " A l'Elysée, ma petite ! ", lance une femme. A partir de ce jour-là, nous ne la quitterons plus.

Meetings et réunions s'enchaînent, la primaire au PS bat son plein. Les reproches pleuvent. Fabiusiens et strauss-kahniens crient à l'injustice : " Pourquoi ne vous intéresser qu'à elle ? " Parce que chaque apparition publique de la candidate valide les sondages. Ses réunions sont pleines à craquer quand ses concurrents peinent à élargir le cercle de leurs fidèles. Il faudrait être sourd et aveugle pour ne pas voir ce qui se passe. Les débats télévisés entre les candidats n'y changent rien. Les partisans de DSK, qui tentent d'accréditer l'idée d'un second tour, sont parmi les plus durs. Les pressions se multiplient.

Au lendemain du dernier débat télévisé, un quotidien gratuit publie sur une demi-page une photo de la candidate dans le restaurant voisin des studios où l'attendent, à la sortie de l'émission, ses partisans et de nombreux journalistes. Mais sur l'image, on ne voit que Ségolène Royal assise à une table, menton dans la main, entourée de Françoise Degois et de moi-même avec cette légende : " Ségolène Royal dubitative après son dernier débat entourée de ses collaboratrices " (sic). Je ne crois pas beaucoup au malentendu.

Les relations avec les " royalistes " sont aussi compliquées. Alors qu'elle n'est pas encore investie, Ségolène Royal, qui intervient peu directement elle-même, a la bouderie facile sur des papiers jugés " hostiles ". En novembre, les jeux sont faits : 60 % des militants élisent du premier coup Ségolène Royal. Le 16, dans sa circonscription de Melle (Deux-Sèvres), une soixantaine de journalistes, dont deux équipes japonaises de télévision et une allemande, attendent sa déclaration dans la petite salle des fêtes transformée en QG de presse. Après cela, elle acceptera, à notre demande, de recevoir quelques instants le trio, plus un photographe, Jean-Luc Luyssen, de l'agence Gamma, dans sa maison toute proche. Un moment rare qui clôt une étape. Assise dans son canapé blanc, Ségolène Royal, presque grave, commente : " Je ne suis pas euphorique, je réfléchis dans ma tête à ce souffle nouveau qui me pousse. C'est le peuple qui m'a faite, qui a écrit cette histoire " (Le Monde du 18 novembre 2006). Une photo de cet instant paraîtra le lendemain à la " une " du Journal du dimanche (JDD). Beaucoup se demanderont quels étaient les interlocuteurs qui lui faisaient face. Des privilégiés, sans doute, des journalistes complaisantes, certainement pas.

Ségolène Royal peut être manipulatrice, elle n'est jamais familière. Elle ne crée pas de liens, même si elle semble attacher plus d'importance aux journalistes de " base " qu'aux grands éditorialistes - qu'elle connaît pourtant fort bien pour les avoir souvent rencontrés, seule ou avec François Hollande. Y a-t-il une relation privilégiée non dite entre la première candidate susceptible d'accéder à l'Elysée et des journalistes femmes ? Sans doute les manifestations récurrentes de machisme au Parti socialiste ont-elles fait naître, ici et là, un réflexe de protection, mais il ne pouvait s'installer dans la durée.

Ségolène Royal plaisante aimablement mais reste toujours sur ses gardes. Elle se protège mais s'expose en première ligne et ne délègue pas. Au cours de son voyage au Sénégal, elle montera elle-même dans le bus réservé aux journalistes, alors en bagarre avec Agnès Longueville, son attachée de presse. " Cessez d'embêter Agnès ! Si quelque chose ne va pas, vous venez me le dire à moi ! " La scène restera dans les mémoires. Capable d'annuler au dernier moment un 20 heures sur TF1, une matinale sur France Inter ou une interview au Monde, elle ne se livre guère. Et quand elle finit par choisir son moment, que l'entretien pour le Monde est bouclé et envoyé pour relecture, elle peut téléphoner à 1 heure du matin, insatisfaite ou angoissée : " Je ne la sens pas, cette interview... " Il faudra un peu de diplomatie pour lui faire comprendre qu'il n'est pas possible, à quelques heures du bouclage, de repousser l'entretien (Le Monde du 23 juin 2006).

Il y a d'autres moments où l'on repart impressionné. Lors d'un tête-à-tête de près d'une heure dans son bureau de l'Assemblée, alors que je pensais la titiller sur sa propension à ausculter les sondages pour faire avancer ses idées, elle me répond : " J'adore ça ! " avant de m'expliquer comment elle a compris l'importance de ces études sous l'influence de Charles Salzmann, conseiller de François Mitterrand, lorsqu'elle travaillait près de lui à l'Elysée (" L'opiniomane ", Le Monde du 8 novembre 2006). Avec elle, il faut être sans cesse à l'affût, guetter son agenda, travailler sans relâche, harceler son équipe. Avec elle, il faut tout arracher. C'est un écho dans la presse libanaise qui nous avertit de son intention, trois jours avant son départ, de se rendre à Beyrouth, avant de gagner les territoires palestiniens puis Israël. Ruée sur les ambassades.

Le système Royal est un système où la candidate revendique de ne pas être conventionnelle, presque artisanale, qui se refuse à subir la pression des médias mais qui pousse les journalistes à se souder. Son goût du secret culminera avec son QG de campagne, le " 2-8-2 " boulevard Saint-Germain, tout près du siège du PS. Longtemps après son installation, la presse y sera conviée au compte-gouttes, presque en catimini, alors que l'accusation de " cité interdite " a déjà fait florès au PS. A droite de l'entrée, la première salle est réservée à son équipe de presse qui, au fil des mois, s'est étoffée. En janvier, Laurent Payet, ancien attaché de presse de Jean-Pierre Chevènement pendant la campagne de 2002, et Dominique Bouissou, proche de Julien Dray, ont rejoint Agnès Longueville, ancienne journaliste de France 3 recrutée juste après les élections régionales de 2004, et Claude Torrecilla, qui travailla avec elle quand elle était ministre.

Avec Ségolène Royal, ce n'est pas une question de distance, mais d'accès à la candidate qui pousse à ne jamais la lâcher d'une semelle. C'est sans prévenir qu'elle lance le fameux débat sur " l'encadrement militaire ", lors d'une modeste réunion publique à Bondy (Seine-Saint-Denis), le 31 mai 2006. Les confidences sont rares, toujours en petit comité. C'est dans le bar du train pour Rennes, le 29 juin 2006, qu'elle confie, mi-badine, mi-sérieuse, à quatre journalistes qui l'ont instamment priée de venir leur parler, son projet de mariage avec François Hollande. Projet qui ne verra jamais le jour mais nourrira durablement la chronique de ses relations avec le premier secrétaire, son compagnon.

Sur ce terrain, Ségolène Royal n'a jamais fixé qu'une seule limite : ses enfants. La rivalité dans le couple, en revanche, parfois attisée par les entourages, inspirera nombre d'articles. Après son investiture par le PS, les " off " deviennent vraiment exceptionnels. Le " Ségo tour " a grossi. Les rapports se tendent. Portons-nous un regard plus critique sur elle que durant la primaire ? Sans doute, mais Ségolène Royal multiplie les erreurs et ce qui avait fait sa force pendant la compétition interne au PS, sa réactivité, sa manière de contourner le parti, se retourne contre elle. Le 12 février, au lendemain du discours de Villepinte, à la faveur d'un " chat " organisé par Le Monde.fr, un internaute irrité m'interpellait : " Comment fait-on pour suivre une candidate quand on ne l'apprécie pas ? " J'ai répondu : " Qui vous dit que je ne l'apprécie pas ? ", avant de poursuivre plus sérieusement : " Je n'ai pas à apprécier ou à ne pas apprécier la candidate que je "suis", mais à rendre compte de ses propositions, de ses déplacements, de ses moindres faits et gestes. Bref, à informer... "

Ségolène Royal supporte de plus en plus mal la pression, et la présence, plus nombreuse, des journalistes et notamment des photographes à qui elle tente maladroitement d'imposer des règles, celle de ne pas la prendre en image quand elle mange, par exemple. Les tensions avec son équipe chargée des relations avec la presse s'accentuent, tout particulièrement après la récente tentative d'organiser des " pools " de journalistes triés par rotation sur des déplacements thématiques.

D'un commun accord, une réunion sera organisée au PS avec les attachés de presse et les journalistes pour discuter, cahin-caha, le contentieux. " Il y a trop de monde, Ségolène ne voit plus personne ", se plaint son équipe. " Les moyens techniques peuvent à la rigueur être mis en commun, mais les rédacteurs, tous médias confondus, ont besoin d'être présents pour faire leur boulot ", leur répond-on.

Aux journalistes " suiveurs " se mêlent aussi, désormais, des journalistes traqueurs de connivence. Entre nous, on les appelle les " boeufs-carottes ", ces équipes de télévision qui apparaissent aussi vite qu'elles disparaissent et cherchent, à coups d'images furtives, le geste ou la phrase déplacée, le sourire de trop. C'est devenu une mode.

Dimanche 18 février, Daniel Schneidermann a consacré son émission " Arrêt sur images " , sur France 5, aux " reporters de la Ségolie ", une semaine après un sujet identique sur ceux qui suivent Nicolas Sarkozy. On y retrouve les coulisses de ce fameux restaurant après le troisième débat télévisé de la primaire qui opposa Royal, Fabius, et DSK. Un film de mauvaise qualité nous présente, Françoise Degois et moi-même, au milieu de tant d'autres, cerclées de rouge. Daniel Schneidermann lance le sujet sur les " journalistes amis ", mais ajoute un peu plus tard : " On pourrait avoir l'impression que Mandraud et Degois sont des journalistes conniventes mais leurs articles sont normalement critiques. " Tant mieux, je ne demande pas à être jugée sur autre chose.

Isabelle Mandraud

© Le Monde

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