Mondialisation et santé : la France décroche


Alors que tous les pays avancés investissent dans les sciences de la vie et la biotechnologie, l'Etat privilégie le contrôle des dépenses au détriment de la compétitivité des industries.

Al'idée fortement anxiogène de mondialisation, la santé vient ajouter son lot de peurs. Les grandes épidémies et les délocalisations font bon ménage dans l'imaginaire collectif de notre pays tétanisé par son avenir. Mondialisation et santé, le sujet mérite pourtant mieux que ce degré zéro de la médiatisation : il s'agit tout simplement des emplois et de la qualité des soins de demain.

L'opinion publique n'est pas suffisamment informée, chez nous, de la fantastique guerre économique qui se déroule à l'extérieur de nos frontières sur ce secteur qui représentera bientôt un cinquième de l'activité économique. Bientôt, on pourra aller se faire soigner à l'étranger mieux et moins cher que dans notre pays.

Les pays émergents, comme l'Inde ou la Tunisie, possèdent des centres de traitements comparables à ceux des pays avancés, avec des coûts trois à quatre fois moindres et des praticiens formés aux meilleures écoles américaines ou anglaises.

L'opinion ignore également la réalité de la recherche médicale dans le monde. Son regard est occulté par l'attention quasi obsessionnelle portée sur la dépense de santé. Le secteur des industries de santé et le niveau de qualité des soins sont partout tirés par la prime donnée à l'innovation et à la qualité ; la priorité a été donnée dans tous les pays avancés aux sciences de la vie et au développement des biotechnologies avec, le plus souvent, de considérables moyens financiers. Mais la France reste en retrait, du fait des contraintes budgétaires, de la difficulté à faire des choix technologiques et géographiques, et par la faute d'une régulation du système de santé qui a eu tendance à privilégier le contrôle à court terme de la dépense, au détriment de la compétitivité des industries.

La conséquence naturelle en est le décrochage du secteur. Il est encore peu perceptible pour les industries pharmaceutiques, en raison du succès éclatant de quelques entreprises, mais le constat est catastrophique pour les matériels médicaux et l'on commence à enregistrer un retard majeur dans les biotechnologies.

Une révolution culturelle s'impose ainsi chez nous, pour éviter de perdre un combat industriel majeur, faute de l'avoir livré à temps. Une révolution pour accepter, sans frilosités sclérosantes, l'opportunité que représente la mondialisation dans le secteur de la santé ; une autre révolution également pour accepter le caractère bénéfique des dépenses de santé pour l'économie ; une dernière pour savoir en tirer les conséquences budgétaires. Trois révolutions en même temps, c'est beaucoup dans une période plutôt portée à l'immobilisme.

Les Etats-Unis représentent maintenant plus de la moitié de la recherche effectuée dans le monde et y consacrent environ près de 60 milliards de dollars aujourd'hui, ce qui est un élément majeur de la réussite économique de ce pays. La dépense est financée à égalité par les entreprises et les autorités publiques. Les NIH, National Institutes for Health, piliers du financement de la recherche, sont des agences, principalement de moyens, qui mettent en concurrence en permanence l'ensemble des universités ; le montant des ressources publiques aura plus que doublé en cinq ans, passant de 13,6 milliards de dollars en 1998 à 28,5 en 2006. La recherche médicale représente environ 20 % de la recherche des autres pays avancés. Certains, comme le Royaume-Uni, la Suisse, la Suède ou le Danemark, sont très engagés dans ce secteur.

En France, la recherche dans le domaine des sciences de la vie ne fait plus qu'un dixième du potentiel américain, alors qu'elle faisait presque jeu égal il y a quelques décennies. Tous les scientifiques mettent en avant l'écart désormais considérable de réactivité et de moyens entre l'université américaine et la recherche française.

Certains praticiens français, comme Philippe Even [président de l'Institut Necker, ndlr], portent des appréciations sévères sur les résultats de la recherche scientifique française dans le domaine de la biologie : «Le chiffre de 3 à 4 % d'articles français publiés dans les très grands journaux n'est pas satisfaisant. Il n'est pas normal que la seule ville de Boston publie deux fois plus que la France entière» (1). La recherche française perd également du terrain par rapport à l'Allemagne et au Royaume-Uni. Et pourtant nos scientifiques sont encore reconnus pour la qualité de leurs formation et compétences, mais pour combien de temps ?

Les biotechnologies sont un révélateur caractéristique de ce décrochage, ainsi que l'a montré le rapport fait pour l'Assemblée nationale en 2005 par Jean-Yves Le Déaut, et que le confirment les dernières statistiques disponibles. L'industrie américaine des biotechnologies pèse dix fois l'industrie allemande ou celle du Royaume-Uni en termes d'emplois, et vingt fois celle de la France, désormais dépassée par le Danemark.

Le financement public américain des biotechnologies y est pour beaucoup : en 2003, la dépense de recherche en biotechnologie a été de 16,4 milliards d'euros aux Etats-Unis alors qu'elle piétine à 0,6 en France, contre 1,7 au Royaume-Uni, 1,3 en Allemagne, un peu moins de 1 au Danemark, qui en a fait une priorité majeure. Chacun des très grands pôles américains représente ainsi un potentiel presque équivalent à l'ensemble de la recherche française.

Face à cela, les mesures prises dans notre pays sont bridées à la fois par des contraintes budgétaires et par la difficulté à faire des choix, face à la crise de la recherche et de l'université en France. Les enjeux auraient nécessité que les moyens nouveaux de l'agence de la recherche comme de la future agence de l'innovation fussent centrés sur le secteur médical. Les deux ou trois centaines de millions d'euros provenant des sources nouvelles de financement de l'Agence nationale de la recherche, de l'Agence de l'innovation et des pôles de compétitivité, quand ces derniers crédits seront définitivement en place, ne représentent qu'une modeste partie de l'écart.

La récente loi sur la recherche est loin d'avoir prévu, tant s'en faut, un doublement des crédits dans le secteur médical en France, comme l'avait décidé, pour les Etats-Unis, le président Clinton. Il est vrai que celui-ci avait été porté par la réussite exceptionnelle de sa politique de réduction du déficit budgétaire.

Espérons que les prochaines échéances politiques soient l'occasion de débattre de ce sujet. S'il ne soulève pas, jusque-là, les passions des citoyens, il mérite cependant une place à la hauteur de ses enjeux dans le débat électoral à venir.


par Jean-Claude PRAGER
LIBERATION : mardi 23 mai 2006
Jean-Claude Prager délégué général du Cercle santé société, professeur de politique économique comparée
à l'Institut d'études politiques de Paris.



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