Pour une gauche qui tienne la route par Lionel stoleru

Point de vue

LE MONDE | 09.06.06

Un sondage passé assez inaperçu éclaire d'un jour cru la sociologie française : à la question "Faites-vous confiance à l'économie de marché comme système économique ?", la réponse est "oui" pour 80 % des citoyens des pays venant du communisme (Russie, Chine, Europe de l'Est), pour plus de 50 % des citoyens de tous les pays industrialisés sauf la France, où elle n'est que de 36 %. L'exception française est là : subir un système qu'on n'aime pas et rêver d'un "autre" système dans une utopie déconnectée de la réalité de toute notre planète : le village gaulois contre le reste du monde.

A un an de l'élection présidentielle, la gauche pourrait, dans un premier temps, se réjouir : plus éloignée idéologiquement du marché que la droite, peut-elle profiter de cette attitude des électeurs, voire l'encourager en les caressant dans le sens du poil ?

Oui, pourrait-on dire, si la gauche, une fois élue, avait les moyens de respecter des promesses électorales "villageoises", mais tout le monde sait que c'est impossible : la gauche, comme la droite, devra gouverner en économie de marché, sauf à quitter l'Union européenne, à fermer nos frontières, à nationaliser les entreprises, bref à revenir un demi-siècle en arrière. Personne ne le fera. Il n'est pas vrai que la gauche renationalisera EDF après 2007, il n'est pas vrai qu'elle abrogera la réforme des retraites. Promettre des lendemains qui chantent, avant 2007, et qui déchantent après, est-ce digne d'une grande formation démocratique ?

Cela ne veut pas dire que, à partir du moment où le marché s'impose à tous, droite et gauche sont bonnet blanc et blanc bonnet. L'exemple des Etats-Unis, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suède montre clairement qu'il y a, en économie de marché, des politiques de gauche et des politiques de droite tout à fait distinctes. Il faut donc sortir des discours simplistes et approfondir ce que peut être une politique économique de gauche. La caractéristique fondamentale d'une économie de marché, c'est qu'elle avance sur une crête bordée de deux précipices : l'inflation d'un côté, le chômage de l'autre. Très précisément, comme on va le voir, l'inflation à droite, le chômage à gauche.

L'équilibre économique est avant tout, en économie de marché, l'équilibre entre l'offre des entreprises et la demande des consommateurs. Si l'offre est, à un certain moment, insuffisante, les prix s'envolent : c'est le cas actuellement pour le pétrole. Si la demande est, à un certain moment, insuffisante, les stocks s'accumulent, les entreprises n'embauchent plus ou licencient, c'est le chômage. Quels sont les remèdes ?

A l'inflation, le remède est d'aider les entreprises à produire plus, en encourageant le capital, en détaxant les investissements, en leur accordant des taux d'intérêt bonifiés. C'est une politique favorable aux entreprises, c'est une politique de droite.

Au chômage, le remède est, depuis Keynes, de relancer la demande par des revenus supplémentaires aux consommateurs, des prestations sociales, des grands travaux initiés par le budget de l'Etat. C'est une politique favorable aux ménages et notamment aux plus modestes, c'est une politique de gauche.

En clair, un pays en inflation a besoin d'un gouvernement de droite, un pays en chômage a besoin d'un gouvernement de gauche. Cela s'est vérifié aux Etats-Unis où Bill Clinton a combattu le chômage et où George W. Bush combat l'inflation, en Angleterre avec Mme Thatcher et Tony Blair et, à un degré moindre, en Allemagne où le modèle d'économie sociale de marché garantit une plus grande stabilité économique et politique. Pendant les vingt ans d'inflation de 1960 à 1980, la France a été gouvernée à droite. Quand le chômage est apparu massivement, elle a élu la gauche en 1981. Sans le chômage, François Mitterrand n'aurait pas été élu. En 2007, seule une politique de gauche permettra de maîtriser le chômage.

Aujourd'hui une politique de gauche doit être une politique antichômage en économie de marché, elle s'inscrit dans le fonctionnement international de ce système et n'essaie pas de s'y opposer. Faut-il rappeler que, de 1945 à 1975, la France a vécu en plein-emploi en économie de marché, faut-il rappeler qu'en 2006 les Etats-Unis et l'Angleterre sont en plein-emploi en économie de marché ? Faut-il rappeler qu'il y a des moyens économiques plus subtils et plus efficaces pour limiter les licenciements que de les interdire par la loi ? Il est temps, il est grand temps, que la gauche tienne un discours qui la mène à la double victoire : la victoire électorale et la victoire contre le chômage. L'une sans l'autre, c'est la défaite, pour la gauche et pour la France.

Le contenu technique de ce discours n'est pas tellement difficile à formuler : notre expérience dans le passé et l'expérience actuelle des autres pays nous en donnent les références précises. Il reste à en trouver une formulation politique simple qui entraîne la conviction et l'adhésion plutôt que la résignation.

Ce discours de gauche, il tient en ces quelques mots, qui étaient la devise de Pierre Massé lorsqu'il était, auprès du général de Gaulle, commissaire au Plan : "accepter les faits, non les fatalités". Le marché est un fait, le chômage n'est pas une fatalité.

En économie de marché, les combats d'arrière-garde sont des combats perdus, il faut identifier ses points forts et y concentrer l'action. La France n'en manque pas : des formations de haut niveau, des entreprises numéro un mondiales, des secteurs de haute technologie, des créations d'entreprises en plein essor, une épargne nationale abondante, des services de qualité, etc.

La gauche a, dans ce contexte, la mission d'assurer tout d'abord une base sociale stable et sécurisée : maladie, chômage, retraite. J'y ai, avec Michel Rocard, apporté ma contribution en créant le RMI, voté à l'unanimité et jamais remis en question. Une armée qui abandonne ses blessés ne sera jamais une armée victorieuse. Au-delà de cette base sociale, la gauche a vocation à assurer la justice sociale en corrigeant les inégalités que crée inévitablement le marché : redistribution fiscale, santé, retraite et éducation sont des priorités politiques absolues.

Elle a ensuite la mission de remettre en route l'économie : en soutenant à la fois la demande des ménages, donc leur intégration par l'emploi, et la capacité des entreprises tout en maîtrisant le niveau des charges sociales et le budget de l'Etat. Elle a enfin, et c'est peut-être là l'essentiel, le devoir de renouer le dialogue social, de créer le débat constructif de la politique contractuelle, de recréer la culture du compromis social où chacun cherche à comprendre ce qui est acceptable par l'autre au lieu de chercher à le faire capituler. La droite n'a jamais rien compris au syndicalisme, seule la gauche peut redonner du lien social à la France.

La fin de règne calamiteuse de l'actuel président, et les priorités économiques de la France actuelle sont telles qu'elles donnent "objectivement" à la gauche une quasi-certitude de gagner en 2007. Encore faut-il qu'elle ne se trompe pas de combat.

Lionel Stoleru est ancien secrétaire d'Etat au Plan et président du Conseil de développement économique de Paris

Lionel Stoleru

Article paru dans l'édition du 10.06.06

 

 

 

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