« Pourquoi j'aime la France »

« Pourquoi j'aime la France »

Prix collectif d'interprétation masculine à Cannes, Roschdy Zem, Sami Bouajila, Samy Naceri et Jamel Debbouze parlent de leurs ancêtres tirailleurs, de la mère patrie, de Nicolas Sarkozy et du métier d'acteur
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Le Nouvel Observateur.- Votre film est-il fait pour inspirer des sentiments de révolte ou de réconciliation?
Jamel Debbouze.
- « Indigènes » est un appel à la réconciliation. Pour le tourner, on a rencontré des anciens tirailleurs. Eux aussi, ils vont dans le sens de la réconciliation. La sérénité de ces types m'a marqué. Je ne les ai pas trouvés revanchards une seule seconde. Franchement, moi, j'aurais eu les boules si je m'étais autant donné pour la France sans aucune reconnaissance. Eux, ils n'ont qu'une seule envie : que la France n'oublie pas leur sacrifice dans cette guerre. En voyant leur état d'esprit, on comprend combien se trompent ceux qui nous parlent encore d'« intégration ». On est légitime dans ce pays, on a grandi ici, on est des « icissiens ». Ce pays, c'est le nôtre. Moi, j'aime la France...

N. O. -Pourquoi?
J. Debbouze.
- Pour ses fromages, son « Club Dorothée »... Regardez Samy : il porte le survêtement de l'équipe de France. Sérieusement, aucun homme politique ne nous fera changer d'avis sur notre terre et nos racines. Il faut compter avec nous. On est une force vive de ce pays. J'espère que les gens qui iront voir « Indigènes » comprendront que le visage de la France ressemble aussi au nôtre.
Roschdy Zem. - Avant, les racistes nous reprochaient d'être arabes ; maintenant, ils nous reprochent d'être français. C'est ça qui les dérange. Il ne faut pas laisser le drapeau bleu-blanc-rouge au Front national. Dans les années 1970 et 1980, il était de bon ton de se montrer antipatriotique. Quand on était gamin, on devait se justifier de ne pas être toxico ou voleur de mobylette. Aujourd'hui, c'est plus difficile. Les jeunes doivent se justifier de ne pas être des terroristes, de ne pas battre leur femme, de ne pas être antisémites.

N. O. - Pensez-vous que vos personnages - Saïd, Abdelkader, Messaoud et Yassir - vont pouvoir concurrencer Tony Montana, le héros de «Scarface», dans la mythologie d'une certaine jeunesse des banlieues?
J. Debbouze.
- Ouille, il est costaud, Tony Montana ! La phrase de « Scarface » que retiennent le plus les gamins, c'est : «Mes mains sont faites pour l'or et elles sont dans la merde.» En tout cas, avec ce film, on leur donne des héros rebeus ou renois qui leur ressemblent. Nous incarnons nos arrière-grands-parents, des gardiens de chèvres qui luttent contre l'obscurantisme, le nazisme. Ce n'est pas arrivé souvent. Même Lawrence d'Arabie, il était blond aux yeux bleus...
R. Zem.- Je préfère le message de ces quatre personnages à ce que véhicule Tony Montana.
Samy Naceri.- Ceux qui ont perdu les repères ou qui n'en ont jamais eu, on espère quece film leur en donnera. Ils se diront :nos familles se sont battues pour la France, quelque part on est français, on est là, on ne le savait pas.J'espère que ce film va faire bouger les choses et qu'une fois pour toutes on va faire partie de l'histoire de France, comme Marie-Antoinette, Louis XV et Louis XIV.
J. Debbouze.- Tu savais que les Arabes avaient libéré la Corse ?
S. Naceri.- Non. Les profs doivent apprendre aux élèves qu'on a libéré la Corse, Marseille, Toulon...
J. Debbouze. - Ne dis pas « on », les gens vont croire que tu es Highlander, l'homme qui voyage à travers les siècles [rires].

N. O. - A propos, avez-vous fait votre service militaire?
J. Debbouze.
- Moi, j'étais réformé direct P8.
Sami Bouajila.- Je suis objecteur de conscience.
R. Zem.- On ne m'a jamais appelé. A 17 ans, j'étais marocain. Je ne me suis donc pas fait recenser. Je suis devenu français à 18 ans. Et personne ne m'a demandé de faire l'armée.
S. Naceri. - J'étais soutien de famille.

N. O. - Parlait-on de l'épopée des tirailleurs dans vos familles?
J. Debbouze.
- J'ai appris par ce film que mon arrière-grand-père, Bensaïd Debbouze, était tirailleur. Il était dans la même section que celui de Sami [Bouajila].
R. Zem.- Il n'y a pas eu de transmission du passé. On est tous responsables : la France, mais aussi nos ancêtres. Le gaullisme a délibérément « blanchi » l'armée française. Mais, nous, on n'a pas la culture de la commémoration. Nos aînés n'ont rien fait pour archiver ça. Par exemple, c'est quand Rachid [Bouchareb] a produit « Vivre au paradis » sur les bidonvilles de Nanterre que j'ai découvert que mes parents avaient vécu là.
S. Naceri.- Moi, mon père vit en Algérie. Je n'ai jamais parlé de l'histoire des tirailleurs avec lui. Mais Rachid Bouchareb a trouvé sur le site du ministère de la Défense un Naceri, un Debbouze, un Zem, un Bouajila. J'en suis fier. Moi, si demain tu me coupes un bras, je me bats pour la France. Je suis français, dans le 4e arrondissement. Je suis un vrai parigot.
S. Bouajila. - Chez moi non plus, on n'en parlait pas.

N. O. - Jamel Debbouze, vous avez dit : «Si je fais «Indigènes», c'est aussi contre Fabius, qui s'est opposé à l'alignement des retraites entre les soldats français et les soldats coloniaux.»
J. Debbouze.
- L'Etat a une dette envers ces anciens combattants. Ils sont bloqués comme des cons en France dans des foyers Sonacotra. S'ils retournent dans leur pays d'origine, ils ne peuvent pas recevoir leur pension. C'est intolérable.

N. O. - A propos du montage financier du film, vous avez dit : «La droite nous a aidés, pas la gauche.»
J. Debbouze.
- On n'a aucun scrupule à solliciter les gens sollicitables pour donner corps à un projet. Ce n'est plus une histoire politique, mais citoyenne. On remercie tout le monde, Nicolas Sarkozy comme Jean-Paul Huchon, et on ne remercie personne, parce que c'est normal. Mais c'est vrai que les régions de droite ont répondu plus vite et mieux.

N. O. - Jamel Debbouze, dans votre spectacle, vous disiez : «Il ne faut pas croire tout ce que dit TF1.» «Indigènes» est cofinancé par TF1. Gardez-vous la même liberté de parole?
J. Debbouze.
- Si je passe à l'Olympia, je sais que l'Olympia appartient à Vivendi Universal. Si je commence à rentrer dans ce calcul, je fonds comme du beurre - que je ne suis pas. Si être libre c'est finir seul dans un désert comme Alceste : c'est pourri. Il faut composer. Comme... Calimero.

N. O. - Si vous ne dites pas merci à Sarkozy, que lui dites-vous?
S. Naceri.
- La politique, c'est pas mon truc. Moi, c'est le cinéma, les gonzesses et le football.
J. Debbouze. - C'est le beauf du groupe ! Mais je comprends cet état d'esprit. Je ne suis pas poujadiste, mais je n'ai jamais eu l'occasion de croire en un homme politique. Il est où, Martin Luther King ? Nicolas Sarkozy ne me représente pas. Tout ce que j'ai à dire au ministre de l'Intérieur, c'est : détends-toi, cousin. Quant à Ségolène Royal, c'est un ovni.

N. O. - Etes-vous favorable à l'appel collectif «Nous sommes les indigènes de la République»? Dans ce texte, qui se réfère au Code de l'Indigénat de 1881, il est dit que «la France reste un payscolonial». Une formule quelque peu excessive, non?
R. Zem.
- Il y a quand même du vrai, malheureusement. En Grande-Bretagne, on ne demande pas aux Pakistanais d'enlever leur turban à l'école.
S. Bouajila.- Pensez à la faculté d'intégration des anciens tirailleurs. Aujourd'hui, dans les foyers Sonacotra, ils vous parlent encore de la « mère patrie », monsieur. Ils se reconnaissent dans l'islam avant de se reconnaître dans une nationalité, mais ils n'ont pas le sentiment de trahir quoi que ce soit.
R. Zem.- En France, il y a 3 millions d'illettrés, je veux dire des Français pure souche, ceux dont on parlait dans l'affaire Outreau, par exemple. L'intégration est valable pour tout le monde. S'intégrer, c'est être apte à s'épanouir dans un pays. Tu peux t'émanciper avec une djellaba.
J. Debbouze.- Dans une équipe de foot, si tu mets le ballon au fond des filets, on s'en bat les couilles de l'intégration.

R. Zem.- Je n'aime pas le parallèle avec le sport. Ça me rappelle les JO de Mexico. Les blacks, on les accepte tant qu'ils courent vite. Mais ils ont aussi envie d'être dentistes.
J. Debbouze. - Comment tu veux lutter, tonton ? Dans ce pays, la politique passe son temps à créer des clans. Quand j'entends Nicolas Sarkozy nous dire qu'il y a des ghettos de pauvres ! Qu'on arrête de créer des ghettos de riches !

N. O. - La peur dans certains quartiers, c'est juste une invention de Le Pen et de Sarkozy?
J. Debbouze.
- Non. Mais des émissions comme « le Droit de savoir » font la promo de cette insécurité comme jamais. Je me demande si le rédacteur du « Droit de savoir » ne serait pas Nicolas Sarkozy lui-même. Tous les dimanches, des Arabes voleurs, casseurs, violeurs, terroristes. Vu de la Creuse, tu as le droit de te poser des questions.
R. Zem.- On est passé du condescendant « touche pas à mon pote » à « ni putes ni soumises ». On est soit des maquereaux, soit des machos.
J. Debbouze. - Le bon slogan, c'est pas ni macho ni proxo, mais ni béton, ni bitume, ni cafard, ni pisse dans les ascenseurs.

N. O. - Il y a des progrès, néanmoins : il y a quelques années, au Festival de Cannes, Rachid Bouchareb s'est retrouvé au commissariat parce qu'on l'accusait d'avoir dérobé des accréditations. Cette année, son film a été primé.
R. Zem.
- La première fois que je suis allé aux Césars, c'était pour remettre un trophée. Le vigile ne m'a pas laissé passer. Il ne me croyait pas. C'était l'année où toi, Samy, tu étais nommé dans les espoirs. [La journaliste] Isabelle Giordano et son mec ont fini par me faire rentrer.
J. Debbouze.- Moi, je te jure, je me le rappellerai toute ma vie, j'allais aux Bains Douches avec un copain à moi, et la meuf à l'entrée dit à mon pote en me montrant sans me regarder : ««Ça», c'est impossible que ça rentre.» Moi, je te jure sur la tête de ma mère, j'avais mis mon plus beau pantalon à pinces, quatre pinces avec un petit revers, là, bon, c'est vrai, on voyait un peu mes chaussettes, mais franchement j'étais pessa [sapé] pour moi, une petite chemise rose, bon, c'était pas très cordonné... 27 francs le ticket de train entre Trappes et Montparnasse-Bienvenüe, 54 balles l'aller-retour sans compter le ticket de métro, puis un petit revé [verre] sur place. Donc 100 balles, mon frère. J'ai niqué 100 balles pour pas rentrer aux Bains Douches et pour me faire insulter.
R. Zem.- Je ne sais pas si ça vous a fait la même chose, mais, moi, je finissais même par comprendre qu'ils ne me laissent pas rentrer en boîte. Je me disais : ben ouais, quoi, je rentre pas. Le mec finit par te laver le cerveau.
S. Bouajila.- Un ghetto mental.
J. Debbouze.- Ma mère a tenté de me faire accepter ça, j'ai eu beaucoup de mal. Elle me disait : ferme ta gueule, on n'est pas chez nous. Attention, chut !
R. Zem. -La première fois que je cherche du boulot, je me dis : j'ai envie de travailler dans un magasin de sport.J'achète des baskets toutes neuves, des Nastase, pour faire le mec un peu sportif. J'entre dans le magasin, je demande s'ils cherchent un vendeur. Le mec me dit : «Non, mais attendez, bougez pas» et il m'envoie la sécurité qui me demande : «Vous les avez eues où, vos pompes?»
Mon père sortait sa carte de séjour quand le mec en uniforme venait relever le compteur d'eau. C'est une éducation. Aujourd'hui, les gamins de 15 ans sont à mille kilomètres de cette attitude-là. Tu leur marches sur le pied, ils te mettent une tarte. J'ai parlé avec des gamins à la cité de l'Abreuvoir, à Bobigny. Aujourd'hui, le film « la Haine » n'a plus lieu d'être. C'est plus la haine, c'est rien, c'est le désespoir.

N. O. - Jamel Debbouze, vous avez grandi en écoutant Marvin Gaye. Ils grandissent à l'ombre de 50 Cent. C'est une autre culture.Vous dites souvent que le propre de la génération de vos parents, c'était de «courber l'échine». Quel est le propre de votre génération?
J. Debbouze.
- Lever l'échine.

N. O. - Et de la nouvelle génération?
J. Debbouze.
- Brûler l'échine.
R. Zem.- Et le jour où l'échine s'éveillera...
J. Debbouze. - Comment obtenir le meilleur de ces gamins si on les traite comme des merdes, si on les parque dans des BEP serrurerie ou métallurgie ? Dans certaines cités, à Marseille, les éboueurs ne passent plus. C'est normal qu'ils crament des Fiat Panda.

N. O. - Vous avez dit «normal»?
J. Debbouze.
- Au même titre que les routiers ou les agriculteurs mécontents, c'est une manifestation avec, à la place des banderoles, des autos brûlées.
R. Zem.- Nos erreurs arrangent certaines personnes. Un faux pas de Samy [Naceri] est dix fois plus amplifié que celui d'un autre acteur.
S. Naceri.- « Le Parisien » est en train de me faire une étiquette d'antisémite. Ils me donnent des propos «racistes et antisémites» que je n'ai jamais tenus. J'ai fait shabbat chez des juifs. J'ai des amis d'enfance, j'ai grandi dans le plus vieux quartier juif de Paris, d'accord ? On m'a envoyé les Impôts. J'ai payé. On m'a envoyé la police. Je me suis expliqué. Et maintenant on est en train de me faire passer pour un antisémite et un raciste. On cherche à me détruire. Tu peux me faire passer pour un mec qui a bu, qui s'est drogué. Mais antisémite, raciste, c'est pas mon éducation.
R. Zem.- On doit en faire dix fois plus que les autres. Je m'arrange toujours pour arriver en avance. Si, moi, j'arrive en retard, ça prend une autre dimension.
S. Naceri.- Moi, si je fais le quart de ce que font certains acteurs, je passe 48 heures au poste, on m'enlève les lacets et on m'envoie au dépôt.
R. Zem. - Bon. On ne va pas faire nos pleureuses non plus. J'ai plein de copains acteurs qui ne bossent pas et qui sont français pur porc.

N. O. - A propos de votre prix collectif d'interprétation à Cannes, «Libération» a dit qu'on avait récompensé «les beurs».
S. Naceri.
- D'abord, le beurre, c'est le matin sur les tartines avec le café au lait. Nous, on est des Maghrébins. Le beur n'existe pas.
J. Debbouze.- On est d'origine acteur, pas d'origine maghrébine.
S. Bouajila.- Pardonnez-moi, mais on en a marre d'avoir à toujours se justifier. Beurs, beurs... On va aller sur la Lune, et ils écriront encore que nous sommes des beurs.
R. Zem.- C'est péjoratif, réducteur.
J. Debbouze.- Pas loin d'être raciste.
S. Bouajila. - Moi, je fais mon métier et voilà tout. Punaise, on dort tranquille. Je me souviens que je suis « beur » seulement pendant la promo.

N. O. - A l'époque de «Taxi», Samy Naceri, vous avez dit : «Depuis des années je rêvais de m'appeler Daniel ou Alain au cinéma.»
S. Naceri.
- J'étais ghettoïsé dans des rôles d'arracheur de sacs ou de braqueur de banques et je m'appelais toujours Ahmed ou Malek.
R. Zem. - Un acteur français, Gad Elmaleh, m'a dit : «Vous, c'est bien, vous pouvez jouer des rôles d'Arabes et des rôles de Français, nous, on ne peut pas jouer les Arabes.» [Rires.] Attendez, De Niro et Al Pacino ne se sont jamais plaints de jouer des rôles d'Italo-Américains à leurs débuts. On doit tous faire nos classes.

N. O. - Vous triomphez aujourd'hui dans des personnages d'«indigènes».
R. Zem.
- Notre génération arrive au bon moment. Avant, le rôle de l'Arabe, c'était l'épicier. Qui se souvient de la génération de comédiens qui nous a précédée ? Maintenant, il y a de vrais personnages. Aujourd'hui, le problème s'est presque inversé. Par antiracisme, on ne nous propose que des rôles positifs. Si un réalisateur me propose un film avec deux flics dont l'un est ripoux, il considère comme un acte de bravoure de me confier le personnage du policier propre et sympa. Moi, je veux jouer le docteur Petiot.

Le Nouvel Observateur le 28/09/2006 auteur : Fabrice Pliskin
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