Présidentielle : la défiance au cœur du vote

Chaque élection présidentielle est marquée par un thème dominant : la "France unie" en 1988, la "fracture sociale" en 1995, l'insécurité en 2002. Celle de 2007 pourrait bien être dominée par la défiance envers la gauche et la droite.

En février, 61% des Français déclarent ne faire confiance ni à la gauche ni à la droite pour gouverner le pays. Les quatre vagues d'enquête du Baromètre politique français (BPF), réalisées entre avril 2006 et février 2007, montrent qu'il s'agit là d'un phénomène structurel puisque ce pourcentage se situe, depuis un an, entre 60% et 70%. A deux mois du premier tour de l'élection présidentielle, il ne se trouve que 17% des Français pour déclarer leur confiance dans la gauche pour gouverner le pays et, à peine plus, 21% exactement, pour déclarer leur confiance dans la droite.


Ces résultats sont préoccupants car le mécanisme de la confiance est au cœur des institutions de la Ve République, caractérisée depuis 1962 par l'élection du président de la République au suffrage universel, et depuis 1988 par le scrutin majoritaire qui favorise la bipolarisation. Force est de constater la crise profonde du régime politique français.

On distingue d'abord les "intégrés" au système politique, qui se classent sur l'échelle gauche-droite et font confiance à l'un ou à l'autre des deux camps pour gouverner le pays. Ils ne représentent plus que 36% du corps électoral, alors qu'ils étaient 52% il y a dix ans, au moment des élections législatives de 1997. A l'opposé, il y a les "hors système" qui se caractérisent par leur refus de l'échelle gauche-droite (ils se déclarent "ni à gauche ni à droite") et leur absence de confiance pour gouverner le pays. Ils représentent aujourd'hui 26% de l'électorat contre 23% il y a dix ans.

Entre les deux, le groupe dont l'importance a explosé est celui des "défiants". Ils se reconnaissent dans le clivage gauche-droite, mais ne font confiance ni à l'une ni à l'autre pour gouverner le pays. Ils constituent désormais le groupe le plus important, soit 38% de l'électorat au lieu de 25% il y a dix ans.

Sur le plan social, en 1997, l'intégration politique était précisément calée sur la hiérarchie sociale : à son maximum parmi les catégories intellectuelles, élevée parmi les catégories supérieures, plus faible chez les ouvriers et les employés. Dix ans plus tard, la crise est partout. La montée des "défiants" est massive dans les catégories intellectuelles (+26 points chez les enseignants, +15 points chez les étudiants) et aussi parmi les classes moyennes (+23 points parmi les professions intermédiaires).

Dans les années 1990, la crise du système politique était une crise verticale qui opposait les ouvriers et les employés au reste de la société, et en particulier aux élites. Dans les années 2000, la crise est devenue générale, associant les classes moyennes aux catégories populaires (comme l'avait déjà montré le référendum de 2005) et s'étendant désormais aux couches intellectuelles de la nation, qui se comportent davantage, sur ce point, comme des suiveurs, plutôt qu'en leaders d'opinion.

Sur le plan politique, la crise n'oppose plus les partis périphériques ou extrémistes aux partis centraux. Elle plonge désormais au cœur du système. Suivant leur leader, François Bayrou, les sympathisants UDF ont basculé massivement dans le camp des "défiants" : 21 % en 1997, 55 % en 2007. Mais le phénomène ne s'arrête pas là. Durant ce laps de temps, les "défiants" ont augmenté de 14points parmi les sympathisants socialistes et de 12 points chez les sympathisants de l'UMP.

La défiance politique pèse sur les comportements électoraux. Recueillies à la mi-février, les intentions de vote font apparaître une situation très diversifiée selon la typologie du rapport au système gauche-droite. Les grands candidats de ces deux camps (Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy) ne dominent les intentions de vote que dans la seule catégorie des "intégrés" où ils totalisent, à eux deux, 76% de suffrages exprimés alors qu'ils n'atteignent que 40 % parmi les "défiants" et 48 % parmi les "hors système". Dès la mi-février, au moment où s'amorçait sa percée dans les sondages, François Bayrou se plaçait en tête parmi les "défiants".

De très peu, il est vrai, mais il importe de noter que le leader de l'UDF recueille trois fois plus de voix dans cette catégorie en rupture avec le système gauche-droite que parmi les "intégrés".

Pour sa part, Nicolas Sarkozy recueille un pourcentage d'intentions de vote très élevé parmi les "hors système". Cela contribue fortement à son bon score global (31% des suffrages exprimés à la mi-février dans l'ensemble de l'échantillon) et s'explique par sa capacité à tenir tête, pour le moment au moins, à Jean-Marie Le Pen dans cette fraction de l'électorat, la plus critique envers le système.

Le fait que la gauche, toutes tendances confondues, soit faible, paraît lié à son excessive intégration au système politique. Elle totalise avec l'extrême gauche 43% des intentions de vote parmi les "intégrés", baisse à 38% parmi les "défiants" et tombe à 33% seulement chez les "hors système".

Jusqu'à présent, la campagne n'a pas permis de restaurer la confiance envers la gauche et la droite. Et la candidate socialiste paraît, pour le moment au moins, la plus fragilisée par ce phénomène. En effet, la crise de confiance affecte davantage les sympathisants socialistes que ceux de l'UMP. Il importe de prendre la mesure de ces résultats lourds de sens : en février 2007, il ne se trouve que 44% des sympathisants socialistes à faire confiance à la gauche pour gouverner le pays. Ce chiffre diverge nettement de celui de l'UMP, qui résiste mieux à la crise du système politique, puisque 61% de ses sympathisants font confiance à la droite pour gouverner.

La difficulté à tenir leur position des candidats leaders, de la gauche avec Ségolène Royal et, à un moindre degré, de la droite avec Nicolas Sarkozy, la forte progression de François Bayrou, l'incertitude qui demeure sur le score de Jean-Marie Le Pen, doivent être reliés à la crise d'adhésion au système gauche-droite qui structure, ou structurait, la vie politique à travers ses deux partis dominants, le PS et l'UMP.

La candidate socialiste ne peut espérer regagner le terrain perdu sur le seul thème du rassemblement et de la mobilisation de la gauche, puisque celle-ci ne suscite que 17% de véritable adhésion. Le candidat de l'UMP ne pourra l'emporter en s'appuyant sur la seule droite, véritablement soutenue que par 21% des Français.

Le candidat de l'UDF, s'il parvient à être élu, le sera grâce à cette montée de la défiance, mais il ne pourra diriger le pays pendant cinq ans à partir d'une telle motivation. Il y a là, pour les trois postulants à la victoire, matière à réflexion sur les profondes réformes politiques nécessaires à la bonne gouvernance du pays.

Jérôme Jaffré (directeur du cecop, chercheur associé au cevipof)

 

 

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