PS : la glaciation cathodique par Alain Duhamel



De toute éternité, le Parti socialiste est la formation politique la plus démocratique de France. C'est même la seule de ses rares supériorités à être à peu près reconnue par tous. Au PS, les militants débattent librement, votent depuis longtemps pour désigner leurs dirigeants et leurs candidats aux principales élections. Ils choisissent notamment celui ou celle qui portera leurs couleurs à l'élection présidentielle. Cette fois-ci, ils ont le choix entre (par ordre soigneusement alphabétique) Laurent Fabius, Ségolène Royal et Dominique Strauss-Kahn. Pour faciliter la décision des adhérents et par esprit démocratique, trois débats télévisés plus trois débats régionaux devant les militants ont été mis sur pied. Il s'agissait de franchir un nouveau pas vers encore plus de démocratie : idée louable, mais réalisation frustrante. En voulant innover, le PS est en fait revenu en arrière, à une époque où la télévision n'était pas encore sortie de la grande glaciation gaullienne. Il a tenté de rendre le choix des adhérents plus juste et plus transparent, mais il a adopté pour cela une méthode qui, empêchant toute confrontation véritable, rend la comparaison opaque et même artificielle. Le PS a choisi le mauvais chemin vers la bonne direction
L'organisation des trois débats télévisés a constitué en effet une épreuve homérique. Les représentants des candidats (en particulier ceux de Ségolène Royal et de Laurent Fabius) ont dépassé les bornes du ridicule par leurs exigences vétilleuses, leur méfiance absolue les uns vis-à-vis des autres et leur indifférence souveraine à l'égard des attentes naturelles des militants et téléspectateurs. Ce fut une crise collective de paranoïa. La présidente de la région Poitou-Charentes, qui n'avait en réalité aucune envie de participer à ces débats menant largement dans les sondages, elle répugnait à s'exposer , avait donné des instructions intraitables. Les émissaires de Laurent Fabius ne voulaient pas bouger d'un pouce. Il a fallu des trésors de diplomatie de la part des dirigeants des deux chaînes parlementaires pour qu'un accord finisse par être atteint. Pour cela, il fallait accepter que les candidats ne s'interpellent pas, ne se répondent pas, ne se dévisagent pas, que les questions soient connues à l'avance et que rien, surtout rien, ne soit spontané. On aurait juré que ces règles s'inspiraient directement de la funeste campagne présidentielle télévisée de 1965. Même chose d'ailleurs pour les débats devant les militants où micros et caméras ont été bannis. Entre prétendants socialistes, la défiance règne.
D'où une contradiction flagrante : depuis son dernier congrès, le PS semble à la fois fasciné et terrorisé par l'idée de primaires à l'américaine ou à l'italienne, étendant le choix du candidat ou de la candidate aux sympathisants non encartés. Le corps électoral s'élargirait ainsi substantiellement sur la base du volontariat, et le débat s'organiserait tout naturellement dans l'ensemble du pays. L'hypothèse avait été officiellement envisagée après le succès de la méthode en Italie, au sein de la gauche transalpine qui avait ainsi investi Romano Prodi. Elle avait été abandonnée faute de temps et d'audace, et déjà en raison de la méfiance des sectes présidentielles. L'initiative d'autoriser une cotisation à tarif extrêmement réduit par l'Internet qui, elle, a été appliquée, allait pourtant clairement dans le sens des primaires. L'organisation des débats télévisés aussi, puisqu'au-delà des adhérents, ils s'adressent aux sympathisants. En encadrant aussi étroitement les émissions comme au XIXe siècle on laçait les corsets jusqu'à l'asphyxie , le PS s'avance et recule à la fois en direction des primaires. Il en rêve et il en a peur.
Pis : en se pliant aux exigences des prétendants, le PS s'interdit de réussir ce qu'il entreprend. A quoi servent ces débats s'ils ne permettent pas d'en savoir plus sur les idées, sur les caractères, sur les personnalités, sur les compétences et sur les envergures des trois candidats à la candidature ? Il ne s'agit évidemment pas de demander à Laurent Fabius, à Ségolène Royal et à Dominique Strauss-Kahn de se livrer à un exercice d'introspection en public, de se psychanalyser les uns les autres, ni moins encore d'inventer en direct des projets présidentiels inédits. Le PS a adopté un projet collectif que chacun des trois présidentiables a voté : il ne peut s'agir que d'accents, de priorités, de variations sur un thème commun. Encore faudrait-il au moins oser assumer ses préférences sans fausse pudeur et avec vraie prudence. Encore faudrait-il surtout desserrer le dispositif pour que, derrière les introductions et les conclusions soigneusement mémorisées, derrière les réponses circonspectes et l'obsession de ne pas commettre d'écart, surgissent quelques pans d'authenticité et quelques paragraphes de parler vrai. Non pas qu'il faille transformer le côte-à-côte en foire d'empoigne : une élection présidentielle est une élection personnelle. Les caractères et les aptitudes des trois prétendants socialistes les différencient beaucoup plus clairement que leurs idées, forcément proches. Or, tout est fait pour que l'évaluation soit impossible, pour qu'il soit interdit de savoir qui possède réellement les qualités d'un chef d'Etat et qui est de taille à résister à la campagne de Nicolas Sarkozy, voire de François Bayrou. En somme, le PS veut que l'on regarde les trois émissions avec des yeux bandés. Il ne pourra pas se plaindre s'il a ensuite à se repentir du choix des adhérents.

Par Alain DUHAMEL
Liberation: mercredi 25 octobre 2006


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