Retrouver le "souffle" européen, par André Fontaine

ANALYSE

  

           

Bien des opposants au traité constitutionnel de l'UE se prétendaient meilleurs européens que les autres. Certains faisaient même état de l'existence d'un mystérieux 'plan B' dont le rejet du traité suffirait à assurer l'éclosion. Ou juraient qu'en tout cas rien ne serait plus facile que de négocier un texte meilleur. C'était oublier que les accords de Maastricht et de Nice imposent que tous les changements structurels, y compris les plus modestes, soient approuvés par chacun des vingt-cinq Etats membres, et même bientôt des vingt-sept, puisque Bulgarie et Roumanie s'apprêtent à les rejoindre. Autant demander la lune.

 

Devenu le 1er juillet 2005 pour six mois président de l'Union, Tony Blair aurait pu essayer de mettre à profit la situation créée par l'échec du référendum pour imprimer sa marque à la relance de l'Union. Outre qu'il se voyait dispensé d'organiser celui qu'il avait promis à ses compatriotes sans aucune chance de le gagner, cet échec, vite suivi de celui de la candidature de Paris aux JO, était d'abord celui de son rival Jacques Chirac. Et il allait bientôt être complété par la défaite électorale de Gerhard Schröder qui conduirait ce dernier à abandonner sa chancellerie pour un job pétrolier financé par Moscou. L'occasion était belle, mais elle n'a pas été saisie : les attentats du métro de Londres, le 7 juillet 2005, pourraient expliquer cette passivité.

 

C'est la Finlande qui préside à présent. Pour ceux qui ont vécu la guerre froide, pour elle particulièrement glaciale, c'est un signe de plus que la planète a changé d'époque. Pendant des lustres, on a entendu dénoncer le risque de 'finlandisation' existant dans divers pays démocratiques, notamment en RFA, et qui aurait consisté pour eux, tout en conservant leurs institutions libérales, à tenir largement compte des injonctions de Moscou. L'expression était mal venue, compte tenu de la résolution avec laquelle 5 millions de Finlandais avaient su rétablir leur indépendance, face à 270 millions de Soviétiques. Elle n'a pas survécu à l'approbation par le Bundestag, au printemps 1983, du déploiement des 'euromissiles' américains Pershing II.

 

Quels que soient le dynamisme et la solidité de la société et de l'économie finlandaises - grandes championnes de l'informatique -, la manière dont elles ont su faire face récemment à une sévère crise du marché du papier, et leur attachement à l'entreprise européenne, il va de soi que le gouvernement d'Helsinki n'a pas les moyens, à lui seul, de déclencher la relance de l'UE. Il n'en poursuit pas moins avec constance la tâche entreprise par celui de Vienne - qui l'avait précédé à la présidence de l'Union au premier semestre -, avec le soutien convaincu du président de la Commission, l'ancien premier ministre portugais José Manuel Barroso.

 

On leur doit l'adoption, qui n'était pas jouée d'avance, du budget européen pour 2006 et, après quelques sérieux aménagements, de la très controversée directive Bolkestein sur les fameux 'plombiers polonais'. La majorité du Parlement de Strasbourg brûle de voir son autorité renforcée. La zone euro, que Silvio Berlusconi avait menacé de quitter, a repris du poil de la bête avec l'arrivée de Romano Prodi à la présidence du conseil italien, et la Slovénie est en train de rejoindre l'euroland. Les politiques 'régionales' de soutien à tel ou tel aspect de l'économie engagent des sommes équivalentes au plan Marshall. La France n'a pas lieu de s'en plaindre, qui a obtenu un beau sursis pour la politique agricole commune, la fameuse PAC, objet du ressentiment de pas mal de ses partenaires.

 

DEUX SEMESTRES DÉCISIFS

 

C'est Angela Merkel qui prendra le 1er janvier 2007 la relève de la présidence finlandaise, avant que ne vienne, le 1er juillet 2008, le tour d'un - ou d'une - de nos compatriotes. On ne s'avance pas beaucoup en estimant que ces deux semestres-là seront décisifs pour l'avenir de l'Union ; et que celui-ci dépendra largement des liens franco-allemands. Cela dit, il ne faut pas rêver. De Gaulle lui-même s'en gardait bien. Recevant à Rambouillet, il y a quarante ans, un Adenauer qui venait de prendre sa retraite, il l'entendit lui dire : 'J'ai à vous exprimer un désir : c'est que sous la direction de la France, l'Europe se crée. C'est mon désir le plus cher. Alors seulement les relations avec les Etats-Unis seront différentes. (...) Vous devez rester le chef de l'Europe et je ne dis pas cela par flatterie : c'est ma conviction la plus profonde.' Le général, qui n'avait sans doute pas souvent bu autant de petit-lait, lui répondit sans détour que notre pays 'n'avait plus les moyens d'exercer la conduite de l'Europe'. 'Vous non plus, poursuivit-il, mais ensemble nous pouvons le faire', étant entendu qu'un jour il devrait être mis un terme 'à la division de l'Allemagne par les soviets'.

 

L'un dans l'autre, la plupart de leurs successeurs ont réussi à maintenir entre eux un étroit partenariat, qui a survécu à l'évolution de leurs majorités parlementaires respectives : il existait une véritable complicité entre le social-démocrate Schmidt et le centriste Giscard, comme entre le socialiste Mitterrand et le chrétien-démocrate Kohl, ou entre le gaulliste Chirac et le social-démocrate Schröder.

 

Héritière à bien des égards d'Adenauer et de Kohl, la première femme à gouverner l'Allemagne paraît totalement étrangère à l'esprit de domination qui s'est si souvent, au cours des âges, emparé de nos deux peuples. Elle refusera certainement toute idée de tutelle de nos deux pays, associés ou non à d'autres, sur l'ensemble du continent. Mais elle s'est montrée diplomate habile et en même temps capable de dire gentiment aux grands de ce monde, fussent-ils russes ou chinois, des vérités qu'ils n'ont pas assez l'habitude d'entendre. Elle a enfin détendu les rapports de la République fédérale avec les Etats-Unis, sans s'aligner sur eux.

 

Faut-il attendre que Mme Merkel ait entamé sa présidence, pour procéder entre responsables politiques, économiques, syndicaux, professionnels de toute l'UE à la recherche des moyens de rendre à notre continent le 'souffle et le sens' qu'appelait de ses voeux Ségolène Royal, dans un entretien au Monde du 23 juin ?

 

Ce n'était pas assez : Mme Royal a eu beau inviter le continent à s'armer d''une idée aussi forte que le fut, du temps de ses fondateurs, l'Europe de la paix', elle n'est pas allée jusqu'à préciser ce qu'elle entendait par là. Et l'on ne peut pas dire que le programme du PS ou des rivaux, socialistes ou pas, de la madone des sondages apporte là-dessus des réponses bien précises.

 

Qui, au spectacle de la lamentable impuissance dont viennent trop longtemps de faire preuve les Vingt-Cinq dans le drame, ou plutôt les drames du Proche-Orient, n'aurait envie de leur dire à tous : 'Chiche ?'

 

André Fontaine

 

Le Monde du 15.08.06

 

 

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