Royal et Hollande, le programme commun


l venait d'essuyer quelques sifflets des pompiers de sa bonne ville de Tulle, et ça l'avait agacé. Samedi 6 janvier, le rituel des voeux de Jacques Chirac aux Corréziens à peine achevé, François Hollande s'échappe au hameau de Virevialle (Corrèze) pour partager une galette à l'invitation d'une association. "On va tirer les rois et comme vous le savez, c'est la reine qui compte aujourd'hui", lance, rigolard, le premier secrétaire du Parti socialiste, alors que Ségolène Royal se trouve à des milliers de kilomètres, en Chine. Dans l'assistance, une femme devine une fève dans sa frangipane. Elle est reine. "Erreur !, sourit François Hollande, brandissant lui aussi un petit Mickey en céramique. Les rois reprennent toujours le pouvoir. Les reines, ça n'a qu'un temps, c'est une illusion..."

 
Des petites phrases comme celle-ci, aujourd'hui, ne passent plus. Il y a péril en la demeure. Les Français ne comprennent pas quelle pièce joue en ce moment le couple Ségolène Royal-François Hollande. 47 % des personnes interrogées par l'institut CSA, les 17 et 18 janvier, selon un sondage paru dans Le Parisien Dimanche du 21 janvier, estiment que leurs "relations politiques" ne sont "pas claires". Relations politiques ? Interrogée le même jour sur Canal+, la candidate du PS n'est pas dupe : c'est son couple aussi qui est désigné. "J'avais dit que je voulais qu'on laisse ma famille tranquille. Je lutte, je lutte", soupire-t-elle en dénonçant "l'écart entre la gadgetisation de la politique et la réalité".

Le problème, c'est que, cette fois-ci, les attaques sont venues de son propre camp. Le défaut de la candidate ? "Son compagnon", a lâché Arnaud Montebourg, porte-parole de Ségolène Royal, le 18 janvier, sur Canal+, mettant les pieds dans le plat. La première réaction de François Hollande est de faire le gros dos. Mais Stéphane Le Foll, son directeur de cabinet, hors de lui, le convainc qu'il ne faut pas laisser ce dérapage public impuni. Le lendemain, au cours d'une brève réunion rue de Solférino, François Hollande réclame un geste à Ségolène Royal pour ces "propos blessants et offensants".

C'était surtout le mot de trop, quelques jours après une spectaculaire dispute sur la fiscalité - un sujet que le premier secrétaire estime indispensable de placer au coeur de la campagne, alors que ce n'est pas "une priorité" pour Ségolène Royal. "Montebourg, c'était aussi une intrusion dans le champ privé, dont elle est très jalouse", ajoute un proche de la candidate.

En annonçant sa candidature, à Vitrolles, le 29 septembre, elle avait évoqué les "épreuves qui vont avec et dont je veux protéger ma famille".

Mais cette protection de sa vie personnelle, elle l'avait elle-même écornée, en avançant, le 29 juin, dans un train la conduisant à Rennes, l'hypothèse de son mariage avec François Hollande. Une initiative que son compagnon avait très modérément appréciée en l'apprenant par les médias. Puis, c'est lui qui, face aux lecteurs du Parisien, le 19 novembre 2006, répond, quand on lui demande où il va habiter si Ségolène Royal est élue : " Chez moi." Il n'en fallait pas plus pour alimenter la chronique de ce couple pacsé qui résiste aux plus pyschologues des observateurs, et nourrir sur Internet les rumeurs les plus folles. "Leur histoire, c'est un ciel irlandais", convient un intime. Et puis, reconnaît Mme Royal sur Canal+, "c'est vrai", le cas de figure "est inédit".

Pour comprendre, il faut revenir en arrière. François Hollande rêvait de cette campagne. Dix ans déjà qu'il dirige le PS, quatre ans qu'il croyait à sa chance de mener son camp au combat présidentiel. Jusqu'à la fin du mois de septembre 2006, il n'excluait pas de se porter candidat, mais il a dû s'incliner lui aussi devant l'irrésistible ascension de Ségolène Royal. Aujourd'hui, il ne veut pas disparaître. "Ce parti je l'ai construit, il est devenu une force comme jamais un candidat n'en a eu. Le PS doit jouer un rôle et ce, encore plus avec une candidate où il peut y avoir des calages à faire", répète-t-il à ses amis. Il aurait eu du mal à céder la place, avec ou sans "Ségolène". Il se trouve que c'est avec elle.

Depuis, tout est prétexte à étincelles. Ségolène Royal et François Hollande se surveillent, ils se jalousent. Jusqu'à faire le compte des journalistes qui "suivent" l'un ou l'autre, pour mesurer leur influence. "Il y a qui avec toi ?", lui demande-t-elle, un soir de septembre 2006, alors qu'il revient de la fédération du Nord. François Hollande donne la liste de ceux qui roulent avec lui en voiture vers Paris, puis rabat d'un coup sec le clapet de son portable : "Et voilà ! La visite d'inspection est terminée !"

Même après le choix de la candidate par les militants, le 16 novembre, le petit jeu ne cesse pas. Le lendemain, le député parisien Jean-Christophe Cambadélis, principal lieutenant de Dominique Strauss-Kahn, rend les armes sur LCI : "Le général, maintenant, c'est Ségolène Royal." François Hollande, qu'il croise quelques instants plus tard, le corrige : "Le général, c'est moi !" Dix jours plus tard, dans son discours d'investiture, à la Mutualité, Ségolène Royal y revient : "J'entends ici et là ces commentaires sur le vocabulaire : chef de guerre ? général ? Je ne sais pas...", compose-t-elle. Ce jour-là, son micro est défaillant. Aussitôt le soupçon gagne des proches de la candidate : et si cela venait du côté du premier secrétaire ?

Dans cette guerre des roses, les deux équipes n'en sont pas à un excès près. D'un côté, on vitupère contre l'interventionnisme du premier secrétaire et les "technos" du PS. De l'autre, on critique les débats participatifs de la candidate dont les décors, en plus, ont oublié le rose et imposent le bleu.

Boulevard Saint-Germain, l'appartement parisien dans lequel Ségolène Royal et sa garde rapprochée se sont installées, à deux pas du PS, est une forteresse que les secrétaires nationaux eux-mêmes ont du mal à franchir. "J'y suis allée, je me suis fait jeter manu militari !", s'insurge une élue. Le député de la Drôme Eric Besson a eu plus de chance, qui, troublé par quelques détails du Pacte écologique de Nicolas Hulot approuvés par la candidate, a réussi à passer les barrages, mercredi 17 janvier, jusqu'au bureau du directeur de cabinet, Christophe Chantepy. Aménagé avec coquetterie, l'endroit est déjà affublé d'un méchant surnom, "le panier garni".

François Hollande continue à penser qu'il aurait été meilleur pour mener la campagne. Mieux armé, meilleur tribun, et déjà, aujourd'hui, occupé à ferrailler avec Nicolas Sarkozy sur le terrain des propositions. Lorsque le premier secrétaire dessine dans Le Monde, le 19 décembre 2006, le programme économique d'un éventuel futur gouvernement et le plan de bataille fiscal, il ne la prévient qu'en trois mots, entre deux portes. En public, la candidate contient sa colère. Elle laisse Jean-Louis Bianco ironiser : "Que François Hollande (...) participe au débat participatif, c'est tout à fait son droit."

Mais quand "François" assure, le 7 janvier, dans Le Parisien, qu'il "engage le Parti socialiste et (...) indique la politique qui sera menée par la prochaine majorité", alors qu'elle se trouve encore en Chine, elle le prend très mal. Et quand il fixe dans le même quotidien, quatre jours plus tard, à 4 000 euros net de revenu le seuil au-delà duquel la gauche reviendrait sur les baisses d'impôt, elle juge devant quelques-uns : "C'est un chiffre juste, mais mauvais."

Bien sûr, le parti a déjà connu ces moments de tension propres à l'élection du chef de l'Etat et les inévitables bouderies des premiers secrétaires. En 1988, Lionel Jospin avait abandonné la rue de Solférino pour des vacances en Grèce, excédé par la campagne d'"ouverture" menée depuis l'Elysée. En 1995, le numéro deux du parti, Jean Glavany, avait couché sur papier ses critiques à l'égard du candidat Jospin, qui venait lui-même de battre le premier secrétaire Henri Emmanuelli au cours d'une primaire.

Ils seraient concurrents, de courants différents, on comprendrait. Mais aujourd'hui, la situation devient illisible. D'autant qu'on ne sait jamais si François Hollande rit, ou pas. "Sa ligne ? Quelle ligne ? Elle n'en a pas encore", lâche-t-il à la sortie de ses voeux à la presse, le 15 janvier. "Le charisme de Ségolène, c'est qu'elle n'en a pas", confie-t-il un autre jour, en forme de compliment, à des amis socialistes un peu surpris. L'humour est l'inconscient de François Hollande, et ses plaisanteries en disent parfois plus long que ses discours officiels...

C'est toute la complexité du couple Royal-Hollande. Ils s'agacent, et ils se comprennent. Ils se voient peu, mais ils se téléphonent dix fois par jour - quitte à couper la ligne quand la tension s'exacerbe. Ils sont les plus lucides sur les défauts et les qualités de l'autre, mais ne laissent à personne d'autre le soin de les commenter. "François est insoupçonnable. Il ne veut pas que la candidate se plante", assure le député Bruno Le Roux, membre de la direction du PS.

Tous, dans l'équipe de Ségolène Royal, n'en sont pas persuadés. Mais après cette folle semaine, il faut resserrer les rangs. Ceux qui, autour de l'un ou de l'autre, ont pu jeter de l'huile sur le feu sont prévenus : "Dans les entourages, le temps des faucons est terminé", assure un proche de la candidate. La querelle, en effet, a déjà fait quelques dégâts. Un exemple : François Hollande ne se voit plus ministre si la candidate l'emporte. Récemment, il expliquait à un proche : "Tu comprends, au début, tout le monde trouverait ça très bien, très moderne. Mais au bout de six mois, au moindre problème, cela deviendrait intenable."


Ariane Chemin et Isabelle Mandraud
Le Monde édition du 23.01.07
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