Ségo, Sarko : trop flou, trop plein, pareil, par Eric Le Boucher

 

Nicolas Sarkozy a déploré cette semaine le vide des propos de Ségolène Royal. Au PS, à La Rochelle, d'autres ont critiqué le trop flou de ses discours, leur 'grande généralité'. Ils ont tort. Ségolène Royal porte en elle quelques idées, simples, plutôt des valeurs, fortes, qui sont en vérité très proches de celles de Nicolas Sarkozy, et c'est sans doute pourquoi il commence à l'attaquer si tôt.


Le plus curieux dans ce qui arrive au pays est que, si l'on en croit les sondages d'aujourd'hui, qui donnent un match Ségo-Sarko au second tour, on va demander aux citoyens de choisir entre ce qu'on appelle deux 'tempéraments', et deux tempéraments qui se ressemblent dans les qualités et les défauts. Naguère on votait pour des 'intelligences' de l'élite française. Comme Giscard, Barre, Juppé, Rocard ou Fabius, dont on connaît la pensée, les références, la façon et la ligne.

Il faut sans doute que le 'modèle français' soit dans un état de déconfiture avancé pour qu'au pays de Descartes, des jardins ordonnés à la française, des raisonnements en trois points, de Polytechnique et de l'ENA, on rompe avec ces bons élèves-là pour se prononcer non plus entre deux architectures bien carrées, mais entre deux personnages caractérisés à la fois par leur courage, leur volonté, leur habileté et leur nouveauté donc, mais tout autant aussi par leurs zigzags et leur flou.

Flou d'abord parce que la nouvelle politique les fait caméléon : la victoire impose de remplir un à un son sac d'électeurs en empruntant, au coup par coup, les habits des villages visités. Soit ! Il faut bien 'rassembler'. Mais ce n'est pas la seule raison du bigarré. L'un et l'autre ont un côté à l'ancienne, IIIe République, terrain, mais ils ne sont pas que des additions de flatteries de préau mises en forme moderne par de la 'com'.

Il y a, entre elle et lui, un premier fond commun : les valeurs priment les idées. Ni l'un ni l'autre ne sont des intellectuels capables de tenir un discours un peu trapu sur l'évolution du capitalisme, l'art, ou les rapports entre la science et la philosophie. Non. Mais l'un et l'autre veulent revenir à ce qu'ils appellent communément 'les vraies valeurs' : une société ordonnée, l'autorité, le respect, le mérite, l'effort, le travail, la fermeté. Nicolas Sarkozy (discours d'Agen, le 22 juin) s'adresse à 'la France qui se lève tôt, qui travaille dur, qui se donne du mal pour nourrir sa famille et élever ses enfants', cette France 'à qui l'on demande toujours plus de sacrifices'. Ségolène Royal (sur son site Internet Désirs d'avenir) : 'c'est le noyau central de la société française qui est atteint, donc également les classes moyennes, qui pendant des décennies avaient vu leur sort s'améliorer et leurs rangs s'étoffer', et qui maintenant 'vivent l'expérience ou la menace d'un véritable descenseur social'. Le politique, propose Mme Royal, doit 'remettre les choses d'aplomb', doit 'rétablir les promesses républicaines qui ont été trahies'.

Par qui ? Pour Nicolas Sarkozy, le coupable est le laisser-aller de la société. 'Les soixante-huitards de gauche qui ont confondu la démocratisation avec la baisse du niveau des examens portent la responsabilité de la panne de l'ascenseur social'. Pour Ségolène Royal, l'origine du mal est le laisser-aller économique, la démission du politique devant la toute-puissance du marché. Le libertaire pour l'un, le libéralisme pour l'autre, leurs analyses se complètent si elles ne se recouvrent.

Les solutions ? Elles consistent de part et d'autre à 'rétablir' la morale. Mme Royal comprend 'ceux qui travaillent dur pour un smic ou à peine plus' qui 'soupçonnent les titulaires de revenus d'assistance de gagner autant qu'eux sans rien faire'. Et le président de l'UMP : 'Je veux dire à celui qui travaille pour gagner sa vie et qui est démoralisé de voir que l'assistance paie mieux que le travail que je veux construire avec lui une société où il n'y a aura plus d'assistance sans contrepartie.' Chacun doit mériter l'aide qu'il reçoit de la collectivité. Sus aux glandeurs ! tel est le slogan commun. La redistribution sociale de permissive se fera exigeante. Et cela fera faire beaucoup d'économies...

Cette morale identique peine, ensuite, chez les deux futurs candidats, à se traduire dans des idées. Trop-plein de droite pour Nicolas Sarkozy que l'on disait libéral et qui flirte maintenant avec le social-souverainisme. Il se retrouve dans la confusion, comme Jacques Chirac, en 1995, qui ne tranchait pas entre Séguin et Madelin. Le 'ni-ni' avec lequel M. Sarkozy disait qu'il fallait rompre a repris du service. Trop flou de gauche, pour Mme Royal, qui oscille, elle, entre la gauche et l'extrême gauche. Elle se dit blairiste (et en effet l'importance chez elle de la morale et des devoirs l'y renvoie), mais elle le fait avec des réflexes gauchistes et sur son site se mêlent des références à Emmanuel Todd (souverainiste) comme au club de réflexion La République des idées (social-démocrate).

Dernier point commun : leur 'tempérament' est une force, il comprend une faiblesse. Lui parce qu'on ne sait pas s'il a le calme nécessaire au poste convoité, elle parce qu'on ne sait pas si elle en a l'envergure.

 

ÉRIC LE BOUCHER

Le Monde édition du 03.09.06

 

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