Ségolène Royal l'opiniomane



La candidate socialiste, un oeil sur les sondages, un autre sur les médias, explique sa popularité par sa proximité avec la société. Elle a toujours eu le goût des études sur la vie et l'opinion des Français

Il n'y a pas de doute chez Ségolène Royal. Lançant tout à trac l'idée de jurys de citoyens tirés au sort pour évaluer l'action des politiques, elle corrige et amende ensuite sa proposition, satisfaite d'avoir organisé le débat autour d'elle. Son équipe s'est trouvée une nouvelle fois contrainte de monter en première ligne pour expliquer des déclarations que la plupart de ses conseillers ont découvertes après coup ? Ses rivaux ont jeté l'anathème du populisme ? La candidate à l'investiture présidentielle du PS reste inébranlable. Elle " n'a pas peur du peuple ". Elle le décrypte. Et même mieux que ça. " Je suis en phase avec les profondeurs de la société ", dit-elle comme une évidence.
Ségolène Royal parle aux Français. Elle flatte leur " intelligence collective ", les invite à s'impliquer dans des " forums participatifs " sur tout un tas de sujets, et leur promet, où qu'elle se trouve, un " désir d'avenir " en phase avec le nom de son association de campagne. " Ma star à moi, c'est vous ! ", lance-t-elle un jour à son public, lors d'un meeting en Lozère. " Mon opinion est celle du peuple français ! ", affirme-t-elle quand on l'interroge sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. Quand elle parle de la nation ou de la sécurité " dans un monde sans repères ", quand elle s'empare de la carte scolaire ou lorsqu'elle dénonce les travers des 35 heures, Ségolène Royal se fait porte-parole d'une majorité dont elle a pris le pouls et qui la soutient en retour sans faillir dans les sondages.
" Elle est à la politique ce qu'est TF1 à l'information, elle attise les peurs ", fustige la fabiusienne Laurence Rossignol, secrétaire nationale du PS chargée des droits de la femme. Populisme ? Ségolène Royal hausse des épaules : " Tout le monde regarde l'opinion. " Chez elle, en tout cas, ce n'est pas nouveau.
Au début des années 1980, lorsqu'elle faisait partie des têtes chercheuses réunies par Jacques Attali pour travailler dans les soupentes de l'Elysée, puis lorsqu'elle devint conseillère de François Mitterrand, elle rendait régulièrement visite à Charles Salzmann, un ami intime du président, chargé des études d'opinion. A cette époque, reconnaît l'ancien secrétaire général de l'Elysée, Jean-Louis Bianco, aujourd'hui porte-parole de Mme Royal, " on avait moins le nez dessus ". " J'étais la seule à m'y intéresser ", assure-t-elle en citant pour résultat son premier livre, paru en 1987, Le Printemps des grands-parents (Robert Laffont).
Quand d'autres se passionnent pour l'histoire des grands, afin d'y chercher leur propre reflet, la présidente de Poitou-Charentes, elle, déguste des courbes depuis belle lurette : " Le bilan annuel de la Sofres, je dévore ça ! Les publications de l'INED, l'Institut national des études démographiques, je les dévore aussi ! "
Elle est aujourd'hui bien loin d'être seule. Son amie Nathalie Rastoin, directrice générale d'Ogilvy & Mather, cinquième groupe de communication, en connaît beaucoup sur les habitudes des consommateurs, tout comme sur la conquête du pouvoir par Tony Blair dans le Parti travailliste, qu'elle a étudié. Et puis il y a les notes de popularité de Gérard Le Gall, le M. sondages du PS, transfuge de l'équipe Jospin passé avec armes et statistiques dans le camp Royal. A ces précieux auxiliaires s'ajoute la boulimie livresque de sa conseillère spéciale, Sophie Bouchet-Petersen et, bien sûr, le formidable panel que constitue le site Désirs d'avenir, présidé par Christophe Chantepy.
Bardée de " valeurs ", Ségolène Royal n'a pas son pareil pour se projeter dans les foyers français, munie de son expérience de mère de quatre enfants. Elle se veut pourtant lucide sur les sondages. " Les gens jouent avec, ils s'en servent pour envoyer des messages, ils savent comment ils vont être utilisés. Quand j'étais attaquée, par exemple par les éléphants du PS, les gens de droite sont venus pour me défendre, puis ils sont repartis. "
Le résultat de cette liaison entre Ségolène Royal et les Français est édifiant : pour la première fois, les sondages ont imposé une primaire publique avant la primaire du parti, bousculant tous ses codes. Victime sans doute plus que d'autres de cette situation, François Hollande, qui a renoncé à sa propre candidature au profit de celle de sa compagne, évoque la force d'une image : celle de Ségolène Royal, en veste blanche, levant les bras en signe de victoire après avoir enlevé, au printemps 2004, la région Poitou-Charentes à Jean-Pierre Raffarin. " Les gens s'en souviennent. Après tout, les images de victoire de la gauche ne sont pas si nombreuses ces dernières années ", souligne le premier secrétaire du PS, qui a vu la sienne s'évaporer avec le référendum sur la Constitution européenne. Aux éliminatoires, Lionel Jospin et Jack Lang se sont cassé les dents sur les sondages, tandis que Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn ont continué à ferrailler. " Je les aurai jusqu'au bout ", soupirait alors la candidate.
C'est l'opinion qui a forcé le train des ralliements. Rejeton turbulent de la famille socialiste, Arnaud Montebourg, partisan du non, a rejoint la candidate avec la foi des convertis. " Son approche par la démocratie, la morale, me mettent très à l'aise, affirme le député de Saône-et-Loire. Comme elle, on m'a traité de populiste - les mêmes d'ailleurs, Martine Aubry, Jean Glavany - parce que je traitais aussi de sujets orphelins. " La distance de Royal à l'égard de l'appareil socialiste, le " vieux parti " comme on dit dans son entourage, ajoute à l'enthousiasme du chantre de la VIe République : " C'est la fin de la notabilisation ! "
Voire. Ségolène Royal est aujourd'hui la candidate d'un appareil qui a longtemps cherché à lui résister, agacé par ses poses de nouvelle venue dans un monde qu'elle arpente pourtant depuis vingt ans. A la tête d'une armada de conseillers savamment dosée, mêlant la jeune génération, comme Christophe Caresche ou Gaëtan Gorce, à la vieille garde, avec Jean-Louis Bianco, Pierre Mauroy ou Edith Cresson, elle cloisonne soigneusement ses réseaux. Comme Mitterrand.
Plus d'une fois, son équipe a été contrainte de se mobiliser pour expliquer des déclarations que la plupart de ses conseillers avaient découvertes après coup. Seul, peut-être, Jean-Louis Bianco peut dire avec le sourire, compte tenu de son expérience : " Je m'adapte ! " Lui a en mémoire " les angles d'attaque originaux " d'une femme " tenace ". " Dans les années 1980, raconte-t-il amusé, on a eu la première manifestation de motards en colère. Bon, on ne sait pas très bien ce que c'est, on attend un peu... Ségolène, elle, les a tout de suite vus et a convaincu Mitterrand de les recevoir. Ensuite, on a eu une grève longue des internes. Elle a noué des contacts toute seule et trouvé les gens-clés pour une négociation... qu'elle n'a pas menée. "
Déroutante, la candidate socialiste l'est aussi dans son rapport aux médias, l'autre pilier, avec les sondages, de la " Ségolomania ". Manoeuvrière, elle n'est jamais familière. Fabriquant son image au point d'avoir posé pour Paris Match il y a quinze ans sur son lit d'accouchée pour la naissance de sa dernière fille, Flora, elle interdit aux photographes de prendre le moindre cliché quand elle se restaure. Elle veut imposer une distance, mais monte elle-même dans le bus de la presse qui suit son déplacement au Sénégal, pour tancer les journalistes qui " harcèlent " son attachée de presse. " Cessez d'embêter Agnès ! Si quelque chose ne va pas, vous venez me le dire à moi ! "
Les exigences de ses représentants pour les débats de la primaire socialiste retransmis à la télévision ont nécessité des heures de négociations. " Ces débats étaient conçus comme une machine à broyer, se défend-elle, c'était pour m'éprouver en multipliant les occasions pour que je dise une gaffe, pour montrer que je n'étais qu'une construction médiatique et puis me banaliser. C'était ça l'objectif. "
Les huées tant redoutées ont fini par arriver, lors du meeting parisien du Zénith, fin octobre, mais sans la démonter. Elle n'a même pas modifié son discours, embrassant comme à son habitude la foule d'un " A vous voir si chaleureux... " perçu cette fois, sifflets et ricanements à l'appui, comme une provocation. Le lendemain, elle " s'aérait ", sereine, à la Foire internationale d'art contemporain (FIAC), à Paris.
Ségolène Royal cultive un style qu'elle veut différent des autres éléphants. Souvent maladroite dans son expression lors des meetings, elle en tire une force. Comme lors de sa déclaration de candidature, en septembre, à Vitrolles (Bouches-du-Rhône) lorsqu'elle est restée à la fin de son discours, quatre minutes, statufiée, debout, face à la salle. " A aucun moment je n'ai ressenti une gêne, il y avait un échange de courant ", affirme-t-elle. Une sortie préparée, bien qu'elle s'en défende, pour marquer les esprits. " Il n'y a pas de rideau qui tombe comme au théâtre, pas de rappel, s'agace Mme Royal. C'est des moments de grâce. "
Parfois, elle redoute " la saturation ", la lassitude des Français. Toutes ces couvertures de presse... " Je ne sais pas quel impact cela peut avoir, s'interroge-t-elle. Je sais que je suis instrumentalisée. Ça fait vendre. Mais cela veut dire également que les gens sont curieux, non ? "
Petit à petit, confortée par les indices de popularité qui la placent toujours en tête, la candidate en est venue à regarder, par-delà la primaire socialiste, vers l'autre campagne et son duel annoncé contre Nicolas Sarkozy. C'est ce qui la pousse, malgré les crispations dans le parti, à continuer à lancer des pétards sous les semelles des socialistes. " C'est vrai, j'ai un pied dedans, un pied dehors, mais je ne veux pas m'édulcorer. Sur les jurys citoyens, les gens se disent : "elle essaie, elle défriche..." Ce qui fait ma popularité, c'est de ne pas être dans le moule. Si je ne le faisais pas, je serais morte. "


Isabelle Mandraud

Le Monde
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