Accusée Dati, répondez !, par Laurent Greilsamer




l est trop tôt pour un bilan. On ne juge pas un ministre après six mois d'exercice. Surtout un garde des sceaux qui a été juge ! Alors, à défaut de juger Rachida Dati, on la soupçonne. C'est plus commode, plus rapide et plus ravageur. C'est une manière d'instruire son procès sans le dire. Accusée Dati, répondez !

On plaisante à peine. Le dernier objet de la controverse, ce sont ses diplômes. Pas assez ceci, pas assez cela selon la rumeur. L'Express et Le Canard enchaîné ont enquêté. Les deux hebdomadaires ont humé et retourné toutes ses peaux d'âne. Ils ont validé un DEUG de sciences économiques, puis une maîtrise en droit. Mais nos deux confrères tiquent sur son passage à l'Institut supérieur des affaires (ISA). "Elle n'a jamais obtenu le diplôme...", relève L'Express. Elle cultive l'ambiguïté, signale le Canard.

On rêve ! Dans l'extrait de curriculum vitae publié par Le Canard enchaîné, la future ministre de la justice signale simplement qu'elle a suivi l'enseignement en formation continue de l'ISA-HEC. Nulle mention de sa part d'un quelconque diplôme. Au contraire, Rachida Dati précise qu'elle est "ancienne élève de l'Institut supérieur des affaires". Ce qui veut dire, selon les codes en vigueur, non diplômée.

Mais ce n'est pas la question, on l'aura compris. Lui demander de s'expliquer sur ses diplômes, cela revient à douter de ses compétences. Cela consiste à miner sa crédibilité. A saper son autorité. Que peut donc être une garde des sceaux qui tricherait sur son CV ? Lui demander ses diplômes, c'est comme lui demander ses papiers. Police ! Contrôle d'identité...

C'est troublant et inquiétant pour l'image que cela renvoie d'une société inquisitoriale. Comme si l'élève Dati devait encore et toujours prouver quelque chose. Et, de fait, c'est tout juste si on ne lui conteste pas aujourd'hui son titre de magistrat. Nous aurait-elle menti ? On la croyait adoubée par un ancien ministre de la justice (Albin Chalandon) et une ancienne secrétaire générale du Conseil de la magistrature (Simone Veil). C'est exact. On la pensait formée par l'Ecole nationale de la magistrature. Encore exact. Mais elle a été reçue sur titres, sans passer le concours. Honte à cette petite fille issue de l'immigration qui n'est pas parvenue à faire les grandes écoles tandis qu'elle travaillait de nuit pour payer ses études !

Dans un livre à paraître ces jours-ci, Je vous fais juges, elle répond aux questions de Claude Askolovitch, du Nouvel Observateur. C'est très instructif. Exemple : "Dans votre enfance, le fait d'être d'ailleurs a-t-il compté ?

- Je ne viens pas d'ailleurs, répond-elle. Je suis née à Saint-Rémy, Saône-et-Loire."

Plus loin : "Il n'y a pas de question beur ?

- Elle ne m'a pas construite."

Tout est de cette eau-là. Pensé, ajusté. "Le problème, explique-t-elle, c'est que les gens vous mettent une condition sociale sur le visage. Et sont persuadés d'être de fervents progressistes..."

Rachida Dati s'est fait une raison. Elle encaisse, elle avance sans que personne comprenne où elle parvient à puiser cette énergie qui l'a conduite toujours plus haut. Au terme de 232 pages d'interrogations sur ses origines, sa formation, son ambition, Claude Askolovitch lui lance : "Personne n'a votre secret de fabrication ?" Elle répond d'un mot : "Non." Il la relance : "Et de toute manière, il n'y en a pas ?" Ultime réponse : "Non."

Peut-être cette tension très maîtrisée est-elle sa marque de fabrique, ce qui la conduit à l'action, au goût de la conquête. René Char, poète et résistant, a défini un jour sa propre conduite d'une phrase : "Etre du bond. N'être pas du festin, son épilogue." Rachida Dati, tout juste 41 ans, n'a pas cette réserve. Elle cumule les deux sans façon.


Laurent Greilsamer
Article paru dans l'édition du MONDE 05.11.07 
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