Jospin, l’Alceste du PS Par Alain Duhamel



C’est une affaire entendue : le nouveau livre de Lionel Jospin (1) comporte un réquisitoire sévère, très sévère contre Ségolène Royal, un réquisitoire qui occupe 84 des 139 pages de l’ouvrage. Cette entreprise de démystification articulée, rationnelle, méthodique a déclenché aussitôt l’un de ces orages médiatiques spectaculaires qui scandent notre vie politique. Libération y a pris sa part, en se procurant l’Impasse une semaine avant sa mise en vente, en publiant théâtralement des extraits tout entiers focalisés sur les critiques les plus terribles contre l’ex-candidate du PS, transformant son scoop en événement à la faveur de la date de parution, le jour même de la journée parlementaire de rentrée du PS. Triomphe assuré : chacun a surréagi avec d’autant plus de virulence que personne n’avait lu le livre. Dans l’imaginaire de la gauche, celui-ci a donc été transformé en pamphlet haineux, alors qu’il s’agit du catalogue raisonné des erreurs et des fautes de cette campagne présidentielle. D’où deux questions : pourquoi est-il impossible de débattre du fond d’une candidature, d’une campagne, d’une méthode évidemment nouvelle, évidemment marquante et soulevant tant de questions essentielles ? Et pourquoi toute prise de position de Jospin suscite-t-elle des réactions si offusquées ? La seconde interrogation est plus facile à déchiffrer que la première. Jospin occupe en effet une place particulière dans le paysage de la gauche. Il est la statue du Commandeur, l’homme d’Etat par excellence, la référence la plus impressionnante et la plus impérieuse. Il n’est pas le plus populaire, il ne l’a jamais été. Un Mauroy, un Rocard, plus récemment un Kouchner, un Lang, un Delanoë, a fortiori une Ségolène Royal l’ont devancé dans le cœur des électeurs de cette rive-là. Mais pas dans leurs cerveaux. Sur le registre de la culture et de l’intellect, l’ancien Premier ministre n’a pas de rival. Il est, en cela, l’héritier de Mendès France, l’homologue de Barre, peut être même plus. Il est en effet l’homme de gouvernement emblématique de la gauche, avec ce que cela implique de conviction, d’exigence, d’intransigeance et de frustration. Aucun autre Premier ministre de gauche, aucun autre président du Conseil de gauche n’a réussi comme lui à tenir cinq années de rang les rênes du gouvernement. Cela vaut pour la Ve République, cela vaut aussi pour les Républiques précédentes. Traditionnellement, la gauche, d’Edouard Herriot à Léon Blum, de Guy Mollet à Laurent Fabius, était abonnée aux ministères de dix-huit mois à deux ans. Seuls Rocard etMauroy ont atteint les trois ans. Jospin a gouverné une législature entière, il n’a sur ce point pas de rival. Par ailleurs, gouvernant en période de cohabitation, avec et contre Jacques Chirac, il a joui d’une autonomie unique. Il a gouverné plus et plus longtemps que quiconque à gauche. Seul François Mitterrand, quatorze ans président de la République, le surplombe : encore son pouvoir a-t-il été suspendu par deux cohabitations et a-t-il souvent été exercé de façon plus ambiguë que celui de Lionel Jospin. Le style de celui-ci, l’austérité qu’on lui attribue, la compétence qu’il a démontrée, l’autorité qui ne lui a jamais manqué, neuf ans à la tête du PS, cinq ans à la tête du gouvernement, tout cela lui vaut un statut à part.
Ce jansénisme du pouvoir, cette vocation d’Alceste de la politique donnent à ses écrits et à ses propos un poids incomparable et dérangeant. D’où les orages qu’il déclenche. Cela ne suffit cependant pas pour expliquer pourquoi l’Impasse a été jusqu’ici traité aussi superficiellement, comme s’il y avait une crainte à l’idée d’aborder les problèmes de fond soulevés : l’idéologie, les alliances, la démocratie d’opinion, la personnalité de la candidate, ses méthodes, son charisme et ses choix. Jospin pose là-dessus d’innombrables questions. Il le fait avec une exigence draconienne, avec une rigueur impitoyable, avec une force, peut-être dérangeante et parfois cruelle. La date de publication s’y prête cependant : au lendemain de la défaite du 6 mai, c’eût été ressenti comme une polémique préméditée ; trop près des élections municipales, cela aurait troublé la campagne. En revanche, au moment où le PS s’engage dans une réflexion qui se veut audacieuse, poser les questions qui fâchent, soulever les problèmes désagréables n’a rien d’illégitime, d’autant que les principaux acteurs ont tout loisir d’y répliquer. Or, au lieu de prendre à bras-le-corps les vraies questions qui émergent, on préfère remettre sur la table le désastre de 2002, comme s’il était encore d’actualité, comme si Lionel Jospin n’avait jamais reconnu sa responsabilité, bien qu’il ait sur-le-champ démissionné de toutes ses responsabilités. Ce qui demeure donc mystérieux, c’est pourquoi le caractère complètement atypique mais assurément neuf des campagnes de Ségolène Royal (internes puis externes) ne parvient pas à provoquer le débat ouvert et sincère qu’elles méritent et appellent. Comme si la ferveur et l’allergie s’unissaient pour éviter un examen rationnel.

(1) L’Impasse, Flammarion, collection Café Voltaire.



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