Prises l’été 1944, ces
photos anonymes révèlent la vie «banale» des bourreaux nazis, gardiens
du camp, alors que des milliers de Juifs hongrois y meurent chaque jour.
Ces photographies sont
extraites d’un album de 166 clichés, rendues publiques par le mémorial
de l’Holocauste à Washington (1). A première vue, rien de remarquable :
des hommes et des femmes en uniformes, qui boivent, chantent en chorale
au son d’un accordéon, dégustent des myrtilles ou bronzent sur des
chaises longues. L’extraordinaire est ailleurs, dans la légende
nécessaire qui a accompagne ces images : cet album était celui de Karl
Höcker, officier SS, adjoint du commandant du camp d’extermination
d’Auschwitz, de mai 1944 à janvier 1945. Dès lors, c’est la banalité
même de ces photos, probablement réalisées par des photographes
professionnels, qui devient exceptionnelle et abominable. A l’époque où
elles sont prises (printemps-été 1944), l’élimination des Juifs est à
son apogée avec l’arrivée massive de déportés hongrois dont témoigne un
autre album, dit Album d’Auschwitz, publié en 1980 par les époux Klarsfeld.
D’un «reportage» à l’autre, on est tenu de rapprocher le sourire des
bourreaux nazis et le visage égaré des Juifs hongrois.
Plus énigmatique: quel
désir traverse la tête du SS Höcker, âgé de 33 ans, marié et père de
famille, dont le second enfant, un garçon, va naître en octobre 1944,
quand il commande un album où, pratiquement à chaque image, il apparaît
en bonne place ? Veut-il démontrer à sa femme enceinte qu’il ne fait
pas qu’un sale boulot ? Prouver (mais à qui ?) qu’il fréquente les
dignitaires d’Auschwitz, qu’il est, entre autres, l’ami du docteur
Mengele que l’on reconnaît sur bien des photos ? Cet album serait-il un
album souvenir ? Oui, il faut imaginer cela. Qu’un homme, responsable
majeur de l’extermination, voulait garder un souvenir, un bon souvenir,
d’Auschwitz. Celui des jours de récupération à Solahütte, villégiature
de chalets, à une trentaine de kilomètres du camp.
Autre énigme. Que
faisait cet album aux Etats-Unis ? Il aurait été trouvé en 1946 à
Francfort par un officier américain, agent du renseignement. Il
l’aurait conservé pendant soixante ans. Jusqu’à ce qu’en 2006 il le
lègue au mémorial de l’Holocauste de Washington tout en exigeant de
rester anonyme. L’hypothèse la plus optimiste est que cet homme avait
oublié ces images. On peut le comprendre. Mais qu’elles lui sont
revenues. Comme un cauchemar intime à partager désormais avec le genre
humain.
(1) L’intégrale de l’album est visible sur le site http://www.ushmm.org/research/collections/highlights/auschwitz/auschwitz_album/
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