Au lieu de consolider le législatif, le projet de réforme s’oriente vers une hyperprésidence.
Nicolas Sarkozy s’est
exprimé devant la presse dans une salle du Sénat. Pour le grand public,
il s’est exprimé devant le Sénat. Aujourd’hui, la Constitution
l’interdit. Demain, ce pourrait être autorisé. N’est-ce pas là l’unique
objectif poursuivi par la procédure de réforme des institutions lancée
par le président de la République ? En effet, les propositions du
comité Balladur, placé devant le fait accompli de l’hyperprésidence, ne
paraissent pas se donner pour objectif le rééquilibrage nécessaire de
nos institutions. Ce pourrait bien être le rendez-vous des dupes.
L’évolution du régime
parlementaire engagée en 1958 a été largement dominée, dès 1962, par
l’élection du président de la République au suffrage universel. Le fait
majoritaire, la personnalisation du pouvoir, la conduite, par le chef
de l’Etat, de la politique européenne, l’inversion du calendrier ont
accru la présidentialisation du régime. Le quinquennat, adopté en 2000,
a suivi la même pente. Est-elle fatale ? L’avenir nous le dira, mais,
même rendue plus improbable, une cohabitation n’est jamais impossible.
On peut souligner ainsi la souplesse de nos institutions, qui se sont
accommodées autant de l’effacement du chef de l’Etat, de 1997 à 2002,
que de celui du Premier ministre, depuis quatre mois. Les articles 20
et 21 de la Constitution - «Le Premier ministre détermine et conduit la politique de la nation» et «Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement» -
paraissent aujourd’hui complètement décalés. Nul ne le conteste. Nul ne
s’en émeut, bien que l’article 5 de la Constitution assigne au chef de
l’Etat le rôle de veiller au respect de la Constitution, manifestement
bafouée. De toute façon qu’importe, Nicolas Sarkozy n’a plus rien à
démontrer. Le Président gouverne. Son principal conseiller n’est plus
le Premier ministre, mais le secrétaire général de l’Elysée, qui n’a
d’autre légitimité démocratique que sa nomination par le chef de
l’Etat, ce qui est, on le concédera, sans doute insuffisant. On
pourrait se contenter de ce constat, déjà entrevu dans notre histoire
institutionnelle. Après tout, la marge de manœuvre laissée par
Giscard d’Estaing à son Premier ministre en 1974 était si faible que ce
dernier démissionna deux ans plus tard pour cette raison.
Le seul problème, et il
est de taille dans une démocratie, c’est la responsabilité du
politique. A l’heure actuelle, elle n’existe, pour le chef de l’Etat,
que devant les Français et à l’issue de son mandat.
La révision du
23 février 2007 a cependant modifié la nature de sa responsabilité. De
pénale, elle est devenue politique. Le Parlement peut désormais
destituer le président pour un manquement incompatible avec les devoirs
de sa fonction. Cette imprécision, voulue, peut ouvrir la porte à une
vraie responsabilité politique, qui pourrait alors déboucher vers un
conflit de légitimité entre l’élu de la nation et la représentation
nationale, dont les citoyens seraient les arbitres. La destitution
pourrait être prononcée, en dehors de toute infraction pénale, parce
que le chef de l’Etat n’a pas respecté la Constitution. Cette hypothèse
est toutefois complètement virtuelle compte tenu de la composition
actuelle des assemblées. Dès lors, le problème de la responsabilité
reste entier, car comment combiner une présidence gouvernante mais
irresponsable et un chef du gouvernement politiquement responsable sans
disposer de la capacité d’initiative et d’action qui en sont les
corollaires ? Or la lettre de mission du chef de l’Etat assigne au
comité Balladur de rechercher la mise en adéquation entre les textes et
les faits, une pratique institutionnelle de concentration du pouvoir
sans précédent ni équivalent dans le monde. L’équation est impossible à
résoudre. Ce n’est pas la faculté qui sera reconnue au président de la
République de s’exprimer directement devant le Parlement, principal
objectif poursuivi par Nicolas Sarkozy, qui permettra de mettre en
œuvre le principe de responsabilité. Si le chef de l’Etat veut
instaurer le régime présidentiel, qu’il le dise clairement et que les
Français approuvent, ou non, cette évolution majeure.
Si le Président veut
gouverner, alors la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée
nationale n’a plus de sens, pas davantage que son contrepoids, le droit
de dissolution. On devra alors avoir le courage de proposer la
suppression des articles 49 et 12 de la Constitution. En tout cas, la
pratique parlementaire des premières semaines du gouvernement ne va pas
dans le sens d’un renforcement des pouvoirs du Parlement, nécessaire et
corollaire au rééquilibrage des institutions. Renforcer la démocratie,
redonner au Parlement les moyens d’agir, appliquer le mandat
parlementaire unique, reconnaître à l’opposition la place qui devrait
être la sienne dans toute démocratie, permettre aux étrangers de voter
aux élections locales, telles sont les vraies pistes d’une
modernisation et d’un rééquilibrage des institutions. On est loin de
l’obsession du chef de l’Etat : que la Constitution s’adapte à son
appétit de pouvoir sans cesse grandissant.
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