QUOTIDIEN : mercredi 3 octobre 2007
Les travaux du comité
Balladur sur la réforme des institutions intéressent peu les Français,
pas du tout la télévision (sauf les chaînes parlementaires) et à peine
la plupart des journaux. C’est une grossière erreur, car
le fonctionnement des institutions, quelle que soit la majorité au
pouvoir, commande directement la qualité des décisions gouvernementales
dont les citoyens restent les enjeux. D’où l’importance des choix
qui seront proposés par le comité Balladur. Celui-ci, heureusement
composé de façon pluraliste, a auditionné experts et représentants des
différentes familles politiques. Il remettra son rapport
à Nicolas Sarkozy dans trois semaines.
L’idée est de mener la
réforme tambour battant pour qu’un Congrès réunissant Assemblée et
Sénat puisse se tenir dès janvier afin de se prononcer sur le texte.
Celui-ci devra répondre à deux questions : faut-il inscrire dans la loi
constitutionnelle la réalité de l’évolution de la Ve République vers un
présidentialisme à la française ? Peut-on démocratiser simultanément
le régime en multipliant les contrôles et les contrepoids à l’hégémonie
présidentielle ?
On aurait pu imaginer
une troisième question qui propose le principe même d’un régime
présidentiel intégral. Il aurait fallu pour cela que le texte prévît la
suppression du poste de Premier ministre, la fin de la responsabilité
gouvernementale devant le Parlement et l’abandon du droit présidentiel
de dissolution. C’eût été audacieux et cohérent, cela ne se fera donc
pas. Même si Edouard Balladur lui-même l’aurait souhaité, même si
des personnages aussi différents que Lionel Jospin, François Fillon,
Dominique Strauss-Kahn, Philippe Séguin penchent dans ce sens, une
forte majorité du comité Balladur y est hostile, une majorité plus
large encore du Parlement y est opposée et les Français eux-mêmes n’y
sont pas ou pas encore convertis. Une fois de plus, il n’y aura donc
pas aboutissement constitutionnel mais seulement - si le Congrès donne
son accord - une étape de plus vers la présidentialisation. La France
répugne toujours à se réformer au galop. Elle préfère instinctivement
l’homéopathie à la chirurgie.
Depuis 1958, la France
avance lentement mais sûrement vers un présidentialisme original. Le
comité Balladur va sans doute proposer d’aller plus loin et surtout, ce
qui serait évidemment souhaitable, de mettre les mots en accord avec
les faits pour en finir avec l’hypocrisie actuelle.
Dès le retour au
pouvoir du général de Gaulle, dès l’élaboration de la Constitution de
1958, la priorité avait été l’instauration d’une primauté
présidentielle solidement cadenassée. Le Général l’avait proclamé : «Il ne saurait y avoir de dyarchie au sommet de l’Etat.» A Alain Peyrefitte, qui lui parlait de son chef de gouvernement, il avait vivement rétorqué : «Le chef de gouvernement, c’est moi.» La logique
présidentielle a donc surplombé la Ve République. Elle n’a cessé de se
renforcer depuis, avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage
universel direct - le dotant ainsi d’une légitimité incomparable -,
puis avec le quinquennat et le nouveau calendrier électoral. Nicolas
Sarkozy accentue encore gloutonnement cette pente avec sa pratique de
la présidence attrape-tout. Dans ces conditions, mieux vaut être franc
et réécrire l’article 20 de la Constitution : le président de la
République détermine et conduit la politique de la Nation.
Naturellement, les éternels grognards protesteront et les puristes
objecteront : quid de la cohabitation ? Outre qu’elle devient,
le calendrier électoral aidant, de moins en moins probable, mieux vaut
que les textes reflètent la réalité que les circonstances
exceptionnelles. Le Président gouvernant, la Constitution doit l’acter.
A condition, bien entendu, d’échafauder au même moment
les contre-pouvoirs et les contrôles qui manquent cruellement
aujourd’hui et dont l’absence déséquilibre l’édifice constitutionnel.
Puisque pouvoir présidentiel il y a, contrepoids il doit y avoir, comme
dans tous les systèmes démocratiques.
Cela commence par le
renforcement des pouvoirs du Parlement : ordre du jour, article 49-3,
augmentation du nombre des commissions, droit d’interpellation, il faut
ressusciter l’arsenal parlementaire, non pas pour empêcher l’exécutif
de gouverner, mais pour le contraindre à rendre des comptes. De même
faut-il assurer l’indépendance de la justice (que bousculait le
Général) en renforçant les pouvoirs du Conseil supérieur de la
magistrature (CSM), auquel le Président et le garde des Sceaux
devraient cesser d’appartenir et dont les décisions devraient
s’imposer. La nomination des membres des instances indépendantes
(Conseil constitutionnel, CSA, CSM, etc.) devrait être confirmée à la
majorité qualifiée par le Parlement. Au moins 10 % des députés
devraient être élus au scrutin proportionnel au plus fort reste, afin
d’assurer la représentation des minorités. Les citoyens devraient
pouvoir saisir (après filtrage) le Conseil constitutionnel, voire comme
en Italie déclencher un référendum si par exemple 10 % d’entre eux le
souhaitent. Ainsi serait-il possible de reconnaître pleinement la
réalité du pouvoir présidentiel tout en le contrôlant et en
l’équilibrant mieux. Le système néoprésidentiel officiel serait ainsi
plus sincère, plus démocratique, donc plus efficace que le système
présidentiel officieux d’aujourd’hui. En attendant plus et mieux…
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